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4 De l’antijudaïsme chrétien traditionnel au silence face à l’antisémitisme d’État

macina

 

Les juifs dans l’enseignement religieux chrétien (du XIXe siècle au début de la seconde moitié du XXe siècle) 

Je crois utile de compléter le bref survol de la littérature hostile aux juifs auquel j’ai procédé jusqu’ici par une anthologie succincte d’extraits de manuels d’enseignement religieux qui ont nourri la pensée et la foi des catholiques de la fin du XIXe siècle aux décennies qui ont précédé le concile Vatican II[1]. À leur lumière, on comprend l’indifférence, ou, au mieux, la gêne et l’absence de réaction de tant de chrétiens face à la déréliction des juifs atteints par les cruelles mesures de l’antisémitisme d’État dans les pays contrôlés par le Reich allemand. Il en sera traité plus loin dans ce chapitre.

Symboliquement et parce que sa parole de feu a certainement influé sur les imprécations antijuives chrétiennes subséquentes, je mets en tête de liste ce passage substantiel d’un sermon de Bossuet (1627-1704), souvent cité[2] :

« C’était le plus grand de tous les crimes : crime jusqu’alors inouï, c’est-à-dire le déicide, qui aussi a donné lieu à une vengeance dont le monde n’avait vu encore aucun exemple… Les ruines de Jérusalem encore toutes fumantes du feu de la colère divine […] Ô redoutable fureur de Dieu, qui anéantis tout ce que tu frappes! […] Ce n’était pas seulement les habitants de Jérusalem, c’était tous les juifs que vous vouliez châtier (au moment où l’empereur Titus a mis le siège devant la ville, les juifs s’y trouvaient en foule pour célébrer la Pâque […]) Certes vous vous êtes souvenu, ô grand Dieu, que c’était dans le temps de Pâques que leurs pères avaient osé emprisonner le Sauveur; vous leur rendez leur change, ô Seigneur ! Et dans le même temps de Pâques, vous emprisonnez dans la capitale de leur pays leurs enfants, imitateurs de leur opiniâtreté […] Quels discours pourraient vous  dépeindre  leur  faim  enragée,  leur  fureur  et  leur désespoir; et la prodigieuse quantité de morts qui gisaient dans leurs rues, sans espérance de sépulture, exhalant de leurs corps pourris, le venin, la peste et la mort […] Cependant l’endurcissement des juifs, voulu par Dieu, les fit tellement opiniâtres, qu’après tant de désastres il fallut encore prendre leur ville de force […] Il fallait à la justice divine un nombre infini de victimes; elle voulait voir onze cent mille hommes couchés sur la place […] et après cela encore, poursuivant les restes de cette nation déloyale, il les a dispersés par toute la terre : pour quelle raison? Comme les magistrats, après avoir fait rouer quelques malfaiteurs, ordonnent que l’on exposera en plusieurs endroits, sur les grands chemins, leurs membres écartelés, pour faire frayeur aux autres scélérats; cette comparaison vous fait horreur : tant y a que Dieu s’est comporté à peu près de même. Par ce profond conseil de Dieu, les juifs subsistent encore au milieu des nations, où ils sont dispersés et captifs : mais ils subsistent avec le caractère de leur réprobation, déchus visiblement par leur infidélité des promesses faites à leurs pères, bannis de la Terre promise, n’ayant même aucune terre à cultiver, esclaves partout où ils sont, sans honneur, sans liberté, sans aucune figure de peuple. Ils sont tombés en cet état trente-huit ans après qu’ils ont eu crucifié Jésus-Christ.»

Cette voie du mépris sera, par la suite, empruntée par des cohortes d’ecclésiastiques, théologiens, biblistes et autres professeurs de foi chrétienne, que je cite ci-après, conscient de ce que peut avoir de monotone ce catalogue d’insultes religieuses.

Ce savant bibliste reprend le motif de la malédiction de Caïn, en l’aggravant d’une note particulière : il s’agit d’un châtiment définitif :

Ainsi le peuple choisi, dont l’élection était figurée par Abel, est entré dans les sentiments de Caïn contre le Messie, frère issu de son sang, qui lui était envoyé […] Aucun homme n’est puni que pour ses fautes, mais cette fois la nation va se charger d’un crime qui résume tous les crimes amoncelés depuis l’origine du monde et son châtiment, longtemps différé, sera définitif[3].

C’est à la race juive tout entière que s’en prend l’ecclésiastique suivant, en assaisonnant son portrait au vitriol de quelques détails savants. Le déicide est le leitmotiv :

La colère divine poursuivait déjà de toutes parts cette race déicide. On la détestait partout […] La Judée était remplie de brigands appelés sicaires ou assassins […] Ainsi cette nation déicide éprouve-t-elle un châtiment analogue au forfait qui était la première cause de ses malheurs; et la soldatesque idolâtre, en crucifiant ces misérables, leur rendit tous les outrages dont ils avaient eux-mêmes abreuvé le Fils de Dieu au Golgotha […] Alors le peuple juif commença sa vie errante et vagabonde à travers les siècles et les nations, voyageant malgré lui à côté de l’Église nouvelle et lui servant de témoin[4].

Les séminaristes qui ont utilisé ces manuels à eux destinés n’oublieront pas l’essentiel : le crime de déicide est le plus grand qui soit, et le sang du Christ retombe sur ceux qui l’ont versé :

Le crime du Golgotha, le plus grand qui ait été commis et qui puisse se concevoir, demandait un châtiment sans exemple. Il était juste que le sang du divin Crucifié retombât sur ceux qui l’avaient versé et sur leurs descendants. Les juifs devant Pilate avaient demandé qu’il en fût ainsi : pour leur malheur ils ont été exaucés […] Leur châtiment dure encore aujourd’hui et demeurera visible jusqu’à la fin des temps pour attester à tous les âges la grandeur de leur crime[5].

L’auteur qui suit est un bénédictin qui a longtemps fait autorité en matière de liturgie. On notera l’énumération meurtrière : rage, orgueil, lâcheté, parricide, rien n’est trop violent pour dépeindre les juifs :

Le caractère le plus général des prières et des rites de cette quinzaine est une douleur profonde de voir le Juste opprimé par ses ennemis jusqu’à la mort et une indignation énergique contre le peuple déicide […] Tantôt c’est le Christ lui-même qui dévoile les angoisses de son âme; tantôt ce sont d’effroyables imprécations contre ses bourreaux. Le châtiment de la nation juive est étalé dans toute son horreur […] Ces considérations sur la justice envers le châtiment des juifs impénitents, achèveront de détruire en nous l’affection au péché […] La rage des juifs […] la fureur des juifs […] l’orgueil judaïque […] la noire malice des juifs […] les juifs lâches et cruels […] les perfides juifs […] les hurlements féroces des juifs […] Absalon, fils parricide, figure du peuple juif […] Le juif en vient jusqu’à crucifier le Fils de Dieu pour rendre hommage à Dieu […] Le sang qui fut versé par le peuple juif sur le Calvaire […] c’est le sang d’un Dieu. Il faut que toute la terre le sache et le comprenne, à la seule vue du châtiment des meurtriers. Cette immense expiation d’un crime infini doit se continuer jusqu’aux derniers jours du monde, alors seulement le Seigneur se souviendra d’Abraham, d’Isaac et de Jacob […][6].

On s’étonnera peut-être d’apprendre que le prêtre, auteur du passage suivant fut le rédacteur du premier numéro des Cahiers du Témoignage Chrétien, intitulé « France, prends garde de perdre ton âme », qui appelait à s’opposer au nazisme au nom des valeurs chrétiennes. Comme quoi le courage et l’altruisme n’immunisent pas contre la passion religieuse :

Peuple meurtrier […] mission négatrice […] ennemis de tout ce qui est spécifiquement chrétien et de tout ce qui est humain […] fausseté et haine infernales […] Lorsqu’ils accompagnèrent Jésus au Calvaire, aux portes de la Cité, pour y être crucifié par les Romains, qui d’entre les juifs comprit que la destinée du peuple tout entier serait désormais d’être crucifié par les païens hors de la Cité sainte, et de rester ainsi, témoin de Dieu, éternellement cloué au carrefour où convergent et se croisent les destinées de l’Humanité, afin d’indiquer aux passants que nous sommes le sens de l’Histoire […] Et depuis, alors que du fond des âges monte le nouvel Israël pour emplir la maison du Seigneur, le juif poursuit sa marche errante qui doit durer jusqu’à la fin des temps[7].

Comme le précise J. Isaac, le texte qui suit est extrait d’un bulletin publié par les prêtres missionnaires de Notre-Dame de Sion, congrégation qui se consacrait, à l’époque, à la prière et à la prédication pour la conversion des juifs, sans doute pour les laver de leur « second péché originel » :

[Le rejet de Jésus par Israël est] comme une sorte de second péché originel que le peuple déicide traîne à travers le monde. Dès lors le peuple « déicide » est mis au ban de la société[8].

Ici, on parle de « vengeances divines » et de punition « jusqu’à la fin des siècles :

Ah! s’ils avaient pu, d’un regard prophétique, sonder l’avenir […] Guerre étrangère, guerre fratricide, famine et contagion, tous les maux fondront sur eux à la fois […] Et ce n’est encore là que le prélude des vengeances divines […]. Les misérables restes d’Israël seront dispersés dans le vaste univers pour y porter, jusqu’à la fin des siècles, le poids de cette mystérieuse malédiction […] Innocents et coupables seront enveloppés dans la commune ruine. Israël […] recevra comme peuple le châtiment de ses crimes […] Tel est le sort qui attend cette race infidèle[9].

Et la sinistre litanie continue dans ces livres de théologiens. Mais voici, une note « originale » : la miséricorde du Christ lui-même est impuissante devant l’obstination des Juifs :

En face de ces châtiments, le Christ a pleuré en vain ; il a vu en mourant que ses tourments et sa mort seraient pour le monde entier une source de vie, mais pour le peuple qu’il aimait le plus ici-bas, pour son peuple, le motif d’un châtiment terrible, et contre cette volonté obstinée, sa miséricorde s’est brisée[10].

Selon Paul Démann, à l’enquête duquel ce chapitre doit beaucoup, l’ouvrage dont est extrait le passage suivant « a été l’un des meilleurs de son époque, [il] a connu une large diffusion », et il exerçait encore, dans les années 1950, « une influence non négligeable […] » :

Le peuple. – L’attente d’un vengeur national. – […] Leur amour pour le Messie avait pris une forme très basse. Ils étaient pauvres, subjugués, méprisés : ils attendaient le Messie comme leur vengeur. « Il viendra, disaient-ils, et il vaincra par la puissance de Dieu tous les autres peuples, comme fit autrefois David, son ancêtre ; Jérusalem, sa ville, sera la capitale du monde; et nous, son peuple, nous opprimerons à notre tour ceux qui aujourd’hui nous oppriment, et nous posséderons toutes les richesses de la terre. Heureux ceux qui verront cette revanche d’Israël ! »[11].

Chez les deux auteurs suivants, se font jour les leitmotive antisémites classiques – les juifs qui aiment la richesse et la gloire et veulent être les « maîtres du monde » :

Qui était contre Jésus ? Les juifs qui espéraient un Sauveur riche, glorieux, aimant la guerre et gagnant des batailles […] qui aurait des soldats et qui écraserait pour toujours leurs ennemis[12].

[…] la plupart [des juifs] voyaient en lui une sorte de roi de ce monde qui secouerait pour eux le joug des Romains et les installerait maîtres du monde[13].

Stigmate particulier : c’est par haine des nations que les juifs servent Dieu :

Ainsi Dieu avait promis le Messie pour la sanctification de tous les peuples; mais le grand nombre des juifs ne l’aimaient que pour assouvir leur haine des autres nations et principalement des Romains, leurs maîtres […] Au lieu d’un Messie sauveur du monde, ils attendaient un Messie champion d’Israël[14].

Le messianisme juif aspire à la domination et à l’abondance, « aux dépens des autres » :

Au temps de Jésus, l’espérance messianique s’était profondément altérée dans l’esprit de la plupart des juifs. Ils attendaient un Messie qui serait un roi guerrier, victorieux de tous ses voisins. II établirait Israël au-dessus de toutes les nations et ferait vivre son peuple dans une abondance plantureuse et dans la prospérité, aux dépens des autres[15].

Nationalisme, matérialisme, c’est l’erreur du « nationalisme juif orgueilleux » auquel Jésus a mis un terme :

Les israélites étaient infatués de leurs privilèges. Ils en étaient venus à ne plus considérer, dans l’Alliance faite avec Dieu, que leurs propres avantages […] Ce fut l’erreur de leur nationalisme orgueilleux […] Le messianisme juif était devenu politique, raciste, matérialiste et terrestre […] Ce fut le grand combat de l’action publique de Jésus, d’extirper dans le peuple l’erreur du messianisme juif […][16].

Et voici le mantra, qu’on retrouve partout : « Que son sang retombe sur nous ». Selon ce manuel destiné à un papa et à une maman catéchistes, « Dieu a pris au mot » le peuple qui l’a prononcé :

Le peuple juif est aujourd’hui comme maudit et persécuté partout. – Peut-être par sa faute, puisqu’il l’a voulu et qu’il l’a demandé, en réclamant la mort de Jésus qu’il savait innocent, je te raconterai cette effroyable histoire : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ». – Effroyable, en effet, comme il a été pris au mot[17] !

Autre thème antisémite galvaudé – l’amour de l’argent :

Qui était pour Jésus ? Les malades qu’il avait guéris, les malheureux qu’il avait consolés […] Qui était contre Jésus ? Les juifs qui espéraient un Sauveur riche […][18].

On apprend que c’est volontairement que les juifs ont « refusé la lumière » et de reconnaître le Messie:

[…] la lumière s’est manifestée au peuple choisi (les juifs) : il l’a refusée […][19].

« Les juifs refuseront de le reconnaître (le Messie) […][20].

À nouveau, « le sang retombe », et cette « apostasie » est irréversible :

[…] cette apostasie nationale, cette infidélité d’Israël « qui tue les Prophètes », et qui va enfin, définitivement rebelle à sa mission, mettre à mort le Fils bien-aimé… « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! ». Reniement collectif, d’une résonance universelle […] la nation, ses chefs en tête, a rejeté Jésus […] il n’y a plus à revenir là-dessus, plus aucun repentir à espérer[21] […].

Ci-après, on insiste auprès des enfants sur l’ignominie des juifs :

Ingratitude révoltante des juifs, poussés par la jalousie à faire mourir Jésus […][22] Remarquez encore ici, mes enfants, l’hypocrisie des juifs; pour satisfaire leur jalousie et leur orgueil, ils osent accuser un innocent et cherchent à le faire condamner à mort, mais ils n’osent pas pénétrer dans une maison païenne, de peur de se souiller […] de plus en plus les juifs mentaient […] la haine des juifs […][23].

Et le peuple s’écria : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » – Dieu, mes enfants, a exaucé cet horrible vœu des juifs[24]. Depuis plus de dix-neuf siècles, le peuple juif est dispersé dans le monde entier et garde la flétrissure de son déicide, c’est-à-dire du crime abominable dont il s’est rendu coupable en faisant mourir son Dieu[25].

Les juifs « veulent » le voir mourir. Ils se sont auto-maudits. Leurs enfants sont à plaindre. Le déicide est inscrit sur le front du juif en lettres de sang :

Toute une foule suivait, parmi laquelle il y avait la sainte Vierge bien affligée, saint Jean qui, seul des Apôtres, ne se cachait pas, et de pieuses femmes. Mais la plupart étaient des juifs, ses ennemis, qui voulaient le voir mourir[26].

( « Que son sang retombe sur nous […] » ) – Nous savons déjà comment l’ensemble de la nation expiait, moins de quarante ans plus tard, cette sacrilège bravade […] « Et sur nos enfants! », avaient osé ajouter les assassins du Christ. Or, avec ses richesses, son esprit mercantile, son indomptable énergie, ce peuple, qui est partout sans régner nulle part, qui a l’or de la terre sans pouvoir se faire une patrie, vit, passe et meurt méprisé, maltraité, maudit, comme si encore sur son front on lisait, écrite d’hier en caractères sanglants, la cause de son malheur : « déicide ! »[27].

La dispersion est la malédiction particulière du déicide juif, témoin perpétuel de l’accomplissement des prophéties :

On sait comment s’est vérifiée la prédiction qui concerne la dispersion des juifs. Lorsqu’un peuple se mélange à d’autres peuples, il a bientôt fait d’y perdre la pureté de sa race ; contrairement à cette loi de l’histoire, le peuple d’Israël en se dispersant par toute la terre, a continué à former une race à part, demeurant ainsi malgré lui le témoin perpétuel de l’accomplissement des prophéties et de la malédiction qui pèse sur le peuple déicide[28].

Admirons ici la Providence divine : les livres des Prophètes sont conservés par les juifs, par les ennemis du nom chrétien, afin qu’il soit bien constaté […] Ils demeurent, malgré eux, les témoins perpétuels de l’accomplissement des prophéties, et portent partout les marques sensibles de la malédiction qui pèse sur le peuple déicide […][29].

À présent, il s’agit de convaincre les enfants du catéchisme que les juifs sont méchants et même cruels comme des bêtes féroces, ce qui permet de justifier leur malédiction et leur effroyable châtiment :

Le cœur des juifs était dur comme de la pierre[30].

La cruauté des juifs indigne le gouverneur […][31].

« Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ». Cela signifie : Nous et nos enfants, nous voulons endurer les suites de cette condamnation à mort. Cette imprécation reçut son châtiment quarante ans plus tard, lorsque la nation juive succomba définitivement sous les coups des Romains ; et jusqu’à la fin des temps, les enfants d’Israël dispersés porteront la malédiction que leurs pères ont appelée sur eux[32].

Les juifs sont comme des tigres ou des lions, lorsqu’on leur laisse goûter le sang ils sont furieux[33].

Les coups de marteaux arrachaient […] aux juifs des exclamations féroces[34] […].

Ces juifs, tout de même, quelle mentalité ! Sensuels, vindicatifs, vaniteux, amoureux de l’argent… Pauvre Jésus ! Pas étonnant qu’ils l’aient crucifié :

Imaginez un peu la mentalité du peuple auquel Jésus s’adressait. II cherchait son bonheur dans l’or et l’argent, dans de basses sensualités, dans la vaine gloire, dans la dispute et la vengeance. Partout, de Jérusalem à Rome, pour tout désir, pour tout idéal : la jouissance et la richesse, le plaisir des sens, la puissance. Le peuple s’abreuvait aux pauvres sources de bonheur de l’homme tombé : argent […] sensualité[35] […]

Et pour que les tout-petits comprennent bien qui sont les « méchants juifs », on le leur fait dire, voire mimer. Dynamique de groupe de la haine !

Il parla de ces méchants hommes (ces méchants juifs qui osaient encore rire de Lui […]) à son Père céleste ; il dit : « Père, pardonnez leur méchanceté »[36].

Maintenant, ces méchants hommes, – c’étaient des juifs ; dites cela : les juifs, – eh bien, les juifs firent une grande croix en bois… »[37].

Ne pas employer l’expression : « ces méchants soldats qui firent du mal à Jésus », afin d’éviter que les enfants n’identifient les notions « être soldat » et « être méchant »[38].

On ne parle pas de « méchants soldats », mais de « méchants juifs ». Dans toute l’histoire de la Passion, on fait agir « les soldats » simplement pour exécuter les ordres qu’on leur donne[39].

[…] les juifs furent sans pitié et crièrent très fort: crucifiez-le […] Pauvre Jésus […] Mourra-t-il en chemin ? […] Non, les méchants juifs trouvent que ce serait dommage, ils veulent clouer Jésus à la Croix. Les vilains juifs se tenaient là aussi, ils avaient du plaisir à voir souffrir Jésus ![40]

Plus fort encore : on joue sur l’amour des enfants pour leur maman, en mentant s’il le faut : Marie n’a même pas pu aider son fils ! Les juifs l’en ont empêchée !

Votre maman, à la maison, aurait aussi beaucoup de chagrin si vous étiez fort malade ! Votre maman vous aide quand vous êtes malade ! – Marie voulait aussi aider Jésus, mais Elle ne le pouvait pas. Les méchants juifs l’en empêchaient. Pauvre Jésus ! Pauvre Mère Marie ![41].

Elle aurait tant voulu essuyer le visage de Jésus couvert de sang et lui arracher cette couronne d’épines ! Mais elle ne pouvait absolument rien faire pour son Jésus ! Les juifs repoussèrent Marie, et Jésus dut poursuivre son chemin ! Même devant cette pauvre Mère, les juifs n’eurent pas de cœur ![42].

On appréciera l’odieuse incitation, doublée d’un jeu scénique meurtrier :

Fixation de la matière. Montrez : Jésus – les juifs sans cœurFixation de la matière. Montrez : […] les soldats et les vilains juifs […] Fixation de la matière. Montrez : Jésus – les vilains juifs – les soldats […] Récapitulation. Montrez : Jésus […] les méchants juifs[43].

Que c’était vilain de la part des méchants juifs, de se fâcher ainsi contre Jésus et de le frapper si fort ! – Si vous étiez fâchés sur un enfant, et que vous le frappiez, vous feriez un peu […] comme ces méchants juifs ![44].

La condamnation de Jésus […] Présentation détaillée […] Personnages […] juif accusant […] Observation: expliquer les gestes de Pilate, du serviteur, du juif qui accuse […] Récit et mise en scène […] Ponce-Pilate montra Jésus aux juifs dans cet état […] (placer les juifs). Suggestions éducatives : […] Fixation des idées : Montrer et expliquer aux enfants une image représentant la scène de l’« Ecce homo », en suscitant leurs réactions […] Oh ! comme ils étaient méchants les juifs, comme le Bon Jésus allait souffrir […][45].

[Jeu scénique :] Un juif sort de la foule et s’avance sur la scène en montrant le poing à la Croix […][46].

Réprobation des juifs, vengeance et malédiction divines « jusqu’à la fin des temps », voilà ce que les biblistes et les catéchètes enseignaient au bon peuple chrétien, instillant ainsi dans l’âme des plus jeunes, le venin – à effet mortel différé, non seulement pour leur âme, mais pour l’intégrité physique et sociale des juifs – de l’antijudaïsme, dont la particularité, non encore découverte à l’époque, est de se transmuer, sous l’action d’un pouvoir politique inique, en un antisémitisme aux effets dévastateurs, trop connus pour que je m’y attarde.

Les Prophètes ont annoncé la réprobation des juifs. D’abord la terrible réprobation des juifs coupables de déicide[47] […]

Le peuple juif […] sans patrie et sans roi, il promène sur toute la terre sa réprobation[48].

Jésus pleura sur son ingrate patrie qui allait le faire mourir et attirer sur elle la vengeance divine[49].

Jusqu’à la fin des temps, les enfants d’Israël dispersés porteront la malédiction que leurs pères ont appelée sur eux[50].

Problème pour ces « docteurs » en judéophobie – les juifs sont toujours là et bien là. Explication – en trois points – de « cette survivance », que je fais suivre de citations qui, selon les auteurs, illustrent la justice immanente de Dieu, « prouvée » par les châtiments « mérités » et le sort des juifs tout au long de l’histoire, avec, à la clé, pour l’édification des chrétiens, l’assurance que le peuple juif est le « témoin et le gardien de la Bible » et un « exemple vivant de la justice de Dieu » :

Quel est le but providentiel de cette survivance du peuple juif ? C’est 1° de fournir à l’Église une preuve irrécusable de l’inspiration divine de l’Ancien Testament, que ce peuple n’a jamais cessé de conserver dans sa langue originale ; 2° de mettre sous les yeux du monde la preuve la plus sensible de la justice divine ; 3° de nous donner un gage assuré de la fin du monde et de la réprobation des méchants, car le jugement dernier est prédit en même temps que la ruine de Jérusalem : si cette dernière prophétie s’est accomplie, l’autre s’accomplira infailliblement[51].

 Et comme Dieu est équitable, pour punir les juifs de leur « opiniâtreté à nier l’accomplissement des prophéties dont ils attestent la réalité », il leur rend la pareille, œil pour œil, dent pour dent, en quelque sorte :

On sait quel a été le sort des juifs depuis cette époque, leur exil, leur dispersion, les maux qu’ils ont eu à subir, leur constance à attester la réalité des prophéties et leur opiniâtreté à en nier l’accomplissement. Errants par toute la terre, la nation déicide rappelle partout le châtiment de Caïn. Les opprobres du Fils de Dieu sont retombés sur elle, aussi bien que ses tourments; ses enfants ont reçu soufflet pour soufflet, dépouillement pour dépouillement, flagellation pour flagellation, croix pour croix[52].

Ces « docteurs en Israël » – qui ne doutent pas un seul instant que ce qui est arrivé aux juifs, et particulièrement la ruine de leur Temple, est le résultat de la « vengeance » divine –, ne se contentent pas d’énumérer, avec une satisfaction qu’ils ont du mal à cacher, tous les maux qui frappent ce peuple qui, chose étrange, ne peut ni disparaître ni se mêler aux autres peuples, ils l’expliquent : les juifs expient leur crime, ils sont témoins de la vérité de l’Église chrétienne, mais surtout, ils finiront par se convertir !

« Mieux que lui (Titus, car « Titus le disait déjà […] »), nous pouvons voir l’œuvre de Dieu dans cette vengeance (la ruine de Jérusalem en 70). Car voilà dix-neuf siècles qu’elle dure : pourquoi les juifs, qui sont dispersés par toute la terre, ne peuvent-ils, seuls entre tous les peuples, ni disparaître ni se mêler aux autres races ? C’est là un fait unique dans l’histoire humaine. C’est que Dieu les garde. Et pourquoi ? D’abord pour perpétuer l’expiation de leur crime national. Et puis pour servir de témoins à l’authenticité de l’Ancien Testament, à la véracité de son histoire et la réalité de ses prophéties. Ils rendent ainsi hommage à l’Église chrétienne par leur fidélité à garder le dépôt héréditaire des Livres Saints[53].

Qu’ont annoncé les prophètes concernant le châtiment des juifs déicides ? Ils ont annoncé : 1° que les juifs traîneront après eux la marque de leur réprobation, qu’ils seront errants et dispersés sur toute la surface de la terre (Ézéchiel) ; 2° qu’ils seront sans rois, sans prophètes, sans culte (Osée) ; 3° qu’ils attendront le salut, et ne le trouveront pas (Jérémie) ; 4° que vers la fin des temps, ils reconnaîtront leur erreur et se convertiront au Seigneur (Moïse, Osée)[54].

[…] Un signe semblable à celui de Caïn te marquerait-il donc ? Tu es maudit ! […] oui, maudit ! […] Et les prophètes de ton ancienne loi te crient que nulle bénédiction n’égalera la tienne, le jour où, régénéré par le Fils de Dieu, tu voudras faire de ta personne le véritable enfant d’Abraham ![55]

Même la religion juive est dégénérée, elle est « exclusiviste », aussi « dévoyée » que le peuple qui la pratique, lequel est hostile à tous les peuples et rejeté des hommes, avec pour conséquence, l’exil, la privation de patrie, ce qui lui vaut l’appellation de « juif errant » :

Ce fut cette tendance (l’exclusivisme de Schammai [sic, en fait, Shammai]) qui finit par l’emporter. Le succès de l’apostolat chrétien et les malheurs des dernières guerres juives eurent pour commun résultat de rejeter les docteurs d’Israël dans un exclusivisme dont ils ne devaient plus se départir : brisant pour jamais avec sa vieille tradition, telle que l’avaient définie et illustrée les prophètes, le judaïsme cesse d’être « la religion » de tous les croyants de bonne volonté pour ne plus constituer que l’observance égoïste d’un peuple dévoyé[56].

Ce manuel d’apologétique chrétienne ne laisse aucune chance au judaïsme et encore moins à son texte de référence – le Talmud. Qu’on en juge :

Contradictions du Judaïsme. – […] Le judaïsme est donc une véritable ruine ; et s’il se maintient, c’est comme une sorte de religion d’État, un lien national qui unit une race indestructible dispersée dans le monde entier…

Doctrine du Talmud. – Il serait difficile de trouver une doctrine dogmatique plus perverse et une doctrine morale plus corrompue que celle du Talmud. La puérilité, l’ineptie, la turpitude, y coudoient le mépris le plus formel de tous les devoirs d’humanité à l’égard de quiconque n’est pas de race juive […] (par exemple) Les âmes des juifs sont de substance divine. À la mort, elles transmigrent dans un autre corps […] Le monde entier appartient aux juifs. Dieu leur a donné pouvoir sur la fortune et la vie des autres peuples. Le juif ne commet donc aucune faute quand il trompe un non-juif […] qu’il le tue, etc.[57]:

[Texte] Les plus remarquables de leurs prédictions – des prophètes – ont trait […] au sort des juifs, qui seront désormais errants et dispersés sur toute la surface de la terre, sans rois, sans prophètes et sans culte, attendant le salut et ne le trouvant point.

[Note] : Cette dernière prophétie s’accomplit encore sous nos yeux : « Contraste étrange, dit l’abbé Moigno, les juifs sont les rois de la terre par les richesses énormes qu’ils possèdent, par l’influence incalculable qu’exerce, chez toutes les grandes nations, la presse quotidienne passée dans leurs mains, et cependant ils sont l’objet d’un mépris universel ». M. Renan lui-même, l’ennemi personnel de Jésus-Christ, a dit : « Insociable, étranger partout, sans patrie, sans autre intérêt que ceux de sa secte, le juif talmudiste a souvent été un fléau pour les pays où le sort l’a porté ». Michelet, le prêtrophobe, a dit plus durement encore : « Le juif, c’est l’homme immonde qui ne peut toucher une denrée ou une femme sans qu’on la brûle, c’est l’homme d’outrage sur lequel tout le monde crache ! » (Michelet, Histoire de France, t. III). – M. Desmousseaux [lire : des Mousseaux] termine son livre : Le juif, le Judaïsme et la Judaïsation des peuples chrétiens, si instructif et si effrayant par la révélation du complot satanique ourdi par les juifs contre les sociétés chrétiennes, par cette sanglante apostrophe, expression formidable de la vérité : « Marche, marche, âme erronée, juif errant, toujours inquiet, toujours agité, toujours souffleté, toujours implacable, toujours immuable au milieu de tes changements […] Toute nation te reste étrangère; toute nation pourtant te connaît, et tu les connais toutes. Mais ton cœur de pierre ne s’attache à aucun homme, et nul ne s’attache à toi […] On te reconnaît partout, et partout, hommes, climats, et fléaux, s’ils ne te ménagent pas l’insulte, épargnent ta vie ! Un signe semblable à celui qui marqua Caïn te marquerait-il donc ? Tu es maudit ! Oui, maudit ! »

L’auteur de cet autre traité d’apologétique chrétienne ne s’est pas donné la peine d’étudier la religion juive pour en démontrer l’inanité qu’il professe, il s’est contenté de puiser aux sources de l’antisémitisme  le plus rabique et le plus dangereux également, parce qu’il se donne des allures scientifiques :

[…] « Contraste étrange, dit l’abbé Moigno, les juifs sont les rois de la terre par les richesses énormes qu’ils possèdent, par l’influence incalculable qu’exerce, chez toutes les grandes nations, la presse quotidienne passée dans leurs mains, et cependant ils sont l’objet d’un mépris universel ». […] M. Desmousseaux [lire : des Mousseaux] termine son livre : Le juif, le Judaïsme et la Judaïsation des peuples chrétiens, si instructif et si effrayant par la révélation du complot satanique ourdi par les juifs contre les sociétés chrétiennes, par cette sanglante apostrophe, expression formidable de la vérité : « Marche, marche, âme erronée, juif errant, toujours inquiet, toujours agité, toujours souffleté, toujours implacable, toujours immuable au milieu de tes changements […] Toute nation te reste étrangère; toute nation pourtant te connaît, et tu les connais toutes. Mais ton cœur de pierre ne s’attache à aucun homme, et nul ne s’attache à toi […] On te reconnaît partout, et partout, hommes, climats, et fléaux, s’ils ne te ménagent pas l’insulte, épargnent ta vie ! Un signe semblable à celui qui marqua Caïn te marquerait-il donc ? Tu es maudit ! Oui, maudit ! » […][58].

Le même auteur poursuit dans la même veine:

Contradictions du Judaïsme. – Depuis l’établissement du christianisme, le judaïsme est en contradiction avec lui- même, car il affirme la perpétuité de la loi de Moïse, alors que cette loi est abrogée par suite de la ruine complète des institutions théocratiques qui lui servaient de base. Sur le Messie, dont le dogme était le point capital de leur religion, il n’y a point d’accord entre les juifs […] Le judaïsme est donc une véritable ruine; et s’il se maintient, c’est comme une sorte de religion d’État, un lien national qui unit une race indestructible dispersée dans le monde entier…

Doctrine du Talmud. – Il serait difficile de trouver une doctrine dogmatique plus perverse et une doctrine morale plus corrompue que celle du Talmud. La puérilité, l’ineptie, la turpitude, y coudoient le mépris le plus formel de tous les devoirs d’humanité à l’égard de quiconque n’est pas de race juive […] (par exemple) Les âmes des juifs sont de substance divine. À la mort, elles transmigrent dans un autre corps […] Le monde entier appartient aux juifs. Dieu leur a donné pouvoir sur la fortune et la vie des autres peuples. Le juif ne commet donc aucune faute quand il trompe un non-juif […] qu’il le tue, etc.

Le Talmud en action. – Bien qu’un certain nombre de juifs refusent au Talmud une autorité divine et le considèrent comme un livre suranné, il n’est guère de juif qui ne soit talmudiste en pratique. Hypocrite, rusé, intrigant, d’une souplesse et d’une ténacité extraordinaires, le juif poursuit partout son double but de domination universelle et d’anéantissement du christianisme. Point de scrupules sur le choix des moyens : vol, meurtre, trahison, corruption, tout acte est légitime qui favorise ses ambitions et ses haines.

Mais c’est surtout depuis la fin du XVIIe siècle que la race juive a pris dans le monde entier une prépondérance fatale aux peuples chrétiens : ses écrivains, ses philosophes, ses poètes, ses orateurs, ses banquiers, ont célébré la Révolution de  1789  comme  l’étoile  de  Juda,  comme  la  délivrance d’Israël. Les principes modernes, les idées de liberté, d’égalité et de fraternité, avec leur interprétation maçonnique, n’ont pas eu de plus chauds partisans. Par leurs richesses colossales, par la presse, qui est en grande partie entre leurs mains, par les sociétés secrètes soumises à leur direction, les juifs sont  devenus  les  maîtres  du  gouvernement  dans  les  pays révolutionnaires. Ils meuvent à leur gré l’opinion publique, la pervertissent et la corrompent. La plupart des guerres de notre époque, toutes les révolutions, toutes les persécutions contre le catholicisme, se sont faites sous leur inspiration. Ils ont été les agents les plus actifs de la propagation des mauvaises doctrines, de la licence des mœurs, du culte du veau d’or, de la renaissance des idées et des pratiques païennes. En même temps, ils ont exploité et ruiné des milliers de familles et rendu misérable le sort de la classe ouvrière par les accaparements et le monopole des capitaux. Le Talmud est la contradiction de l’Évangile et a pour fruit naturel la ruine morale et matérielle des peuples.

Et puisqu’il faut bien limiter le propos, je clorai cette anthologie par l’extrait suivant d’un dictionnaire, dont le titre s’octroie généreusement un label de culture et de religion – largement immérité :

[…] les juifs […] n’ont conservé du Judaïsme que l’enveloppe extérieure, ils ont rejeté tout ce qu’il renfermait de divin […] Sans parler de toutes les preuves directes qui établissent la divinité du Christianisme, ils n’ont qu’à considérer le triste état où ils languissent depuis la journée du Golgotha. Judaïsme. Religion juive. – Manière étroite d’observer et d’interpréter une loi, comme faisaient les docteurs juifs. (D’un aperçu sur l’histoire juive): ils se sont tenus d’ordinaire dans l’isolement chez les nations au milieu desquelles ils ont vécu, méprisant et haïssant les chrétiens, adonnés à l’usure, suscitant une animosité qui les fait expulser des diverses nations et qu’on appelle l’antisémitisme. Les juifs sont solidement organisés et, croyants ou non, s’estiment « le peuple élu ». Rois de la finance, ils ont une très grande influence sur la presse, l’enseignement, la politique. Ils ont été souvent pour les peuples qui les ont accueillis un ferment de dissolution […][59].


On objectera peut-être que l’état d’esprit qui a guidé ces textes est révolu, surtout depuis le Concile Vatican II. Voire. En tout état de cause, une séquence de l’inoubliable documentaire de Claude Lanzmann, Shoah, illustre, de manière frappante et indiscutable, à quel point la perception antijuive chrétienne de certains passages de l’Évangile a influé, et influe sans doute encore aujourd’hui, sur l’opinion religieuse négative qu’ont des juifs nombre de chrétiens. C’est le cas du récit de la Passion. La scène, a été tournée en 1973, dans la ville de Chelmno, en Pologne, à la sortie de la messe dominicale. Lanzmann fait face à un groupe de plusieurs dizaines de paroissiens qui se sont groupés sur la petite place située devant l’église. Il s’adresse à sa traductrice :

Demande-leur pourquoi, à leur avis, toute cette histoire [l’extermination] est arrivée aux Juifs.

On entend, une voix dans la foule, au milieu d’un brouhaha indistinct :

Parce qu’ils étaient les plus riches.

Un homme se détache alors du groupe et se place au premier plan, tout près de l’objectif de la caméra. La traductrice annonce à Lanzmann que l’homme va raconter ce qui s’est passé à … (nom de lieu indistinct) près de Cracovie. Commence alors un monologue, surréaliste mais hautement significatif, qui constitue, en fait, une navrante justification religieuse populaire du sort des Juifs. Je transcris les propos du narrateur verbatim.

– Alors les juifs de … (inaudible) étaient groupés sur une place et un rabbin voulait leur parler. Il a demandé à un SS et l’autre a dit oui. Alors, le rabbin a dit que, il y a très longtemps, il y a de ça à peu près deux mille ans, les Juifs ont condamné à mort le Christ, qui était tout à fait innocent. Alors, quand ils ont fait ça, quand ils l’ont condamné à mort, ils ont crié : Que son sang  retombe sur nos têtes et sur celles de nos fils. Alors, le rabbin leur a dit : Peut-être que ce moment est arrivé, que ce sang doit retomber sur nos têtes. Alors, ne faisons rien, allons-y, faisons ce qu’on nous demande. On y va.

Question de Lanzmann à la traductrice :

– Donc il pense que les Juifs ont expié pour la mort du Christ : c’est ça ?

La traductrice, rapporte la réponse de l’intéressé :

– Il ne le croit pas, et même il ne pense pas que le Christ veuille se venger. Non, lui il n’est pas de cet avis ; [il précise que] c’est le rabbin qui l’a dit…

Lanzmann, ironique, interrompt :

– Ah, c’est le rabbin qui l’a dit…

La traductrice achève sa relation des propos de l’homme :

– …C’était la volonté de Dieu.

Une paroissienne intervient soudain avec énergie et débite nerveusement, presque avec ferveur :

– Alors, Ponce-Pilate s’est lavé les mains ; il a dit : Cet homme est innocent, je ne veux plus avoir affaire avec cette histoire-là. Mais les juifs ont crié : Que son sang retombe sur nos têtes.

Cette scène, prise sur le vif, en dit infiniment plus qu’une étude approfondie de sociologie religieuse. On saisit ici, comme en flagrant délit, le fonctionnement du système d’autodéfense religieuse – plus invétéré qu’on ne le croit généralement – de chrétiens soucieux de justifier Dieu, l’Église et eux-mêmes de l’abomination de la Shoah. Le recours à une prétendue culpabilité mythique des victimes permet de leur attribuer, avec bonne conscience, la responsabilité du crime de leurs assassins et d’exonérer de leur inaction et de leur silence les témoins qui regardaient ailleurs.

Image des juifs dans la psyché chrétienne, à la veille et au cours de la Seconde Guerre mondiale

Le sujet est immense. On se contentera ici d’un survol très succinct. Je ne vois pas de meilleure introduction que ces lignes du jésuite suisse, Victor Conzemius :

D’une manière générale, la question se pose pour tous les chrétiens de savoir comment fut possible au sein d’une civilisation chrétienne l’éclosion du totalitarisme nazi. Et sur le plan allemand, en particulier, on se demandera pourquoi tant d’hommes d’Église, aussi bien protestants que catholiques, ont pu être leurrés par des promesses vagues, abusés par le mythe de la supériorité de l’État et de la race[60].

Les citations qui suivent suffiront à illustrer à quel point le mal était profond.

Selon le jésuite P. Chaillet, cité dans le premier Cahier clandestin du Témoignage chrétien (1941), intitulé « France, prends garde de perdre ton âme », le Dr Brettle, un religieux allemand acquis au national-socialisme, écrivait ce qui suit, peu avant la guerre, dans les colonnes de la revue viennoise, Katolische Aktion :

Dans ces jours de révolution nationale, beaucoup m’ont demandé comment je pouvais concilier avec l’amour chrétien le fait que les juifs soient partout poursuivis et dispersés. J’ai répondu que cette dispersion avait toujours été dans les plans de la Providence divine […] Comme personne n’avait osé chez nous régler la difficile question juive, notre Führer la résout aujourd’hui, d’une façon radicale et définitive, humaine et libératrice, à la fois pour les Aryens et pour les juifs[61].

Un autre jésuite, qui devait plus tard devenir cardinal, le P. Henri de Lubac, adressait à ses supérieurs, en 1941, un mémorandum alarmant, dans lequel il décrivait les ravages causés par l’idéologie nazie et la brutalité avec laquelle elle s’imposait, à la faveur de l’occupation de la France[62]. Il y déplorait aussi l’antisémitisme d’une partie du clergé :

[…] L’antisémitisme sévit sous sa forme la plus abjecte, par la campagne destinée à lui rallier l’opinion : presse, image, cinéma (on vient de passer à Lyon un film répugnant importé d’Allemagne), et il commence de sévir aussi sous une forme injuste dans des lois arbitraires […] L’antisémitisme actuel n’est plus celui qu’ont pu connaître nos pères ; outre ce qu’il y a de dégradant pour ceux qui s’y abandonnent, il est déjà de l’antichristianisme […] Il importe d’autant plus d’y prendre garde que cet antisémitisme fait déjà des ravages jusque dans les élites catholiques, jusque dans nos maisons religieuses[63].

Ce que semblait ignorer de Lubac, c’est que les catholiques, même les plus illustres, n’avaient rien à apprendre de l’antisémitisme allemand. Déjà, en 1921, Jacques Maritain, encore maurassien et sous l’influence de l’Action française, écrivait ces phrases terribles [64].:

« La question juive présente deux aspects : un aspect politique et social, et un aspect spirituel ou théologique.
I. Au premier point de vue, la dispersion de la nation juive parmi les peuples chrétiens pose un problème particulièrement délicat. Sans doute, bien des juifs – ils l’ont montré au prix de leur sang pendant la guerre – sont vraiment assimilés à la patrie de leur choix; la masse du peuple juif reste néanmoins séparée, réservée, en vertu même de ce décret providentiel qui fait de lui, tout au long de l’histoire, le témoin du Golgotha. Dans la mesure où il en est ainsi, on doit attendre des juifs tout autre chose qu’un attachement réel au bien commun de la civilisation occidentale et chrétienne.
Il faut ajouter qu’un peuple essentiellement messianique comme le peuple juif, dès l’instant qu’il refuse le vrai Messie, jouera fatalement dans le monde un rôle de subversion, je ne dis pas en raison d’un plan préconçu, je dis en raison d’une nécessité métaphysique, qui fait de l’Espérance messianique, et de la passion de la Justice absolue, lorsqu’elles descendent du plan surnaturel dans le plan naturel, et qu’elles sont appliquées à faux, le plus actif ferment révolutionnaire […]
Je n’insiste pas sur le rôle énorme joué par les financiers juifs et par les sionistes dans l’évolution de la politique du monde pendant la guerre, et dans l’élaboration de ce qu’on appelle la paix. De là, la nécessité évidente d’une lutte de salut public contre les sociétés secrètes judéo-maçonniques et contre la finance cosmopolite, de là même la nécessité d’un certain nombre de mesures générales de préservation qui étaient, à vrai dire, plus aisées à déterminer au temps où la civilisation était officiellement chrétienne […] mais dont il ne paraît pas impossible de trouver l’équivalent aujourd’hui surtout que le sionisme, en créant un État juif en Palestine, semble devoir mettre les juifs dans l’obligation d’opter, les uns pour la nationalité française, anglaise, italienne, etc. – les autres pour la nationalité palestinienne, qu’ils aillent résider en Palestine, ou qu’ils demeurent dans les autres pays à titre d’étrangers. […]
II. J’arrive maintenant au second aspect de la question juive, à l’aspect spirituel ou théologique, qui concerne la vocation du peuple juif, et que je me permets de souligner, parce qu’il est trop oublié. Si antisémite qu’il puisse être à d’autres points de vue, un écrivain catholique, cela me paraît évident, doit à sa foi de se garder de toute haine et de tout mépris à l’égard de la race juive […] Si dégénérés que soient les juifs charnels, la race des prophètes, de la Vierge et des apôtres, la race de Jésus est le tronc où nous sommes entés [allusion à Rm 11]… Plus la question juive devient politiquement aiguë, plus il est nécessaire que la manière dont nous traitons de cette question soit proportionnée au drame divin qu’elle évoque; il est incompréhensible que des écrivains catholiques parlent sur le même ton que Voltaire de la race juive et de l’Ancien Testament, d’Abraham et de Moïse.
Au surplus, deux faits fort importants, que je voudrais vous signaler pour terminer, s’imposent ici à notre considération. Le premier, c’est le nombre relativement grand et en tout cas vraiment impressionnant, des juifs qui depuis quelque temps se convertissent au catholicisme […] Jamais la conscience religieuse des juifs n’avait encore paru si fortement ébranlée. Le second fait, c’est l’extraordinaire élan de prière qui se produit dans l’Église, pour Israël, et dont ces conversions sont précisément le fruit [Et Maritain de donner plusieurs  exemples  de  célèbres  convertis  et  d’évoquer  le projet d’une Supplique pour les Hébreux, qui serait soumise à la ratification des Pères du concile Vatican I, alors tout près d’être convoqué. Et de prôner la multiplication des associations de prières et la multiplication des neuvaines et des messes pour la conversion des juifs] …
Et c’est ainsi que l’Église, pressée par sa charité, et malgré cette sorte d’horreur sacrée qu’elle garde pour la perfidie de la Synagogue, et qui l’empêche de plier les genoux lorsqu’elle prie pour les juifs, le Vendredi saint, c’est ainsi que l’Église continue et répète parmi nous la clameur : Pater dimitte illis [Père pardonne-leur] de Jésus crucifié. Il me semble qu’il y a là une indication dont les écrivains catholiques ne peuvent pas ne pas tenir compte. Autant ils doivent dénoncer et combattre les juifs dépravés qui mènent, avec des chrétiens apostats, la Révolution antichrétienne, autant ils doivent se garder de fermer la porte du royaume des cieux devant les âmes de bonne volonté […] Il y a là un cas éminent où nous sommes tenus, ce qui n’est pas toujours facile, d’unir dans l’intégrité de la vie chrétienne deux vertus contraires en apparence : d’unir à la juste défense des intérêts de la cité l’amour surnaturel sans lequel nous ne méritons pas notre nom de chrétiens, et qui est le domaine propre, je ne dis pas de l’internationalisme catholique, je dis de la catholicité supranationale. »

Des propos de la même veine abondent chez les pasteurs, les théologiens et les intellectuels catholiques de la première moitié du XXe siècle.

Dans une communication au colloque « La France et la question juive – 1940-1944 », consacrée à l’attitude du cardinal Liénart à l’égard des juifs, l’historienne Danielle Delmaire se penche sur les archives de la bourgeoisie chrétienne de Tourcoing, « qui, dès une réunion de décembre 1940, puis de septembre 1941, réfléchit sur la question juive ». L’auteure note que, le 8 décembre 1940, à propos de la lecture d’Évangile du deuxième dimanche de l’Avent (Matthieu chapitre 11) […] la politique de Vichy est appréciée en termes antisémites relevant du langage des journaux antidreyfusards :

Ils [les juifs] se détachent des autres hommes, restent impénétrables, ils ont le culte du racisme et de la pureté de la race qu’ils pratiquent depuis toujours […] Toutes les mesures prises contre eux peuvent-elles se justifier ? Il peut être bon de les écarter de l’administration de la chose publique et des postes importants parce qu’ils s’y installent pour dominer[65].

L’universitaire ajoute que, neuf mois plus tard, le 19 septembre 1941, le ton s’est adouci mais reste antisémite, et que le problème juif est encore perçu comme

la conséquence apparente de l’esprit de corps ou plutôt de séparation des juifs[66].

Et encore :

L’antisémitisme prend prétexte, dans certains cas, de la volonté de domination temporelle des juifs, dans d’autres, de leur rapacité ou de leur hostilité foncière aux chrétiens.

Tout en précisant que le texte condamne clairement les lois de Vichy, D. Delmaire estime que les propos suivants « enlèvent tout sérieux à la condamnation ». Et de citer à nouveau les archives :

Néanmoins, l’expérience de tous les pays d’Europe pendant près de vingt siècles nous commande la méfiance à l’égard des juifs et donc un contrôle de leurs activités et la répression stricte de leurs manquements au droit commun.

Dans les années 1950, le grand théologien qu’était le dominicain Yves Congar ne pensait pas autrement que le Maritain du début des années 1920 (cité plus haut). Il écrivait, en effet :

Certes, il est, à certains égards, bien regrettable qu’Israël [le peuple juif], en n’accomplissant pas son élection dans le Christ, ait comme laïcisé sa vocation propre, celle du ferment prophétique. C’est pourquoi Karl Marx est si foncièrement un juif ; c’est pourquoi il y a si souvent quelque chose de révolutionnaire et d’inquiétant dans l’action des juifs[67].

Et encore :

Les questions concrètes que pose le fait juif sont à résoudre par chacun […] grâce à une législation qui contrecarre efficacement les facteurs dissolvants dont les juifs n’ont certes pas le monopole[68].

Et si l’on se demande sur quel terreau a pu s’enraciner une telle hostilité, force est de prendre en compte la profondeur du contentieux théologique entre chrétiens et juifs. Son irrédentisme et sa violence étaient tels que, même au lendemain de la Shoah, un érudit catholique ne pouvait se retenir de les exhaler dans des propos d’une cruauté inconsciente et d’autant plus redoutables que celui qui les exprimait était le premier président de l’Amitié judéo-chrétienne de France, Henri-Irénée Marrou, professeur renommé d’histoire des religions en Sorbonne[69]. L’historien P. Pierrard, aujourd’hui défunt, qui fut président de l’Amitié judéo-chrétienne, en donne un aperçu en citant Marrou lui-même :

S’il y a une racine religieuse, chrétienne, à l’antisémitisme moderne, elle ne réside pas dans une confusion au sein de la hiérarchie des causes de la Crucifixion, mais bien, et proprement, dans la Perfidia Judaica, dans l’infidélité d’Israël, dans son refus persistant, obstiné, de reconnaître, dans le juif Yeschoua, le Messie Fils Unique de Dieu, incarné pour nous et pour notre salut. C’est en cela qu’aux yeux du chrétien le juif a tort ; et c’est à partir de ce reproche qu’un christianisme brutal et mal éclairé a pu développer, a, de fait, hélas, développé une haine du juif […].

Et comme si les propos antécédents ne suffisaient pas à étouffer la voix du sang de ces millions de frères juifs assassinés, l’illustre universitaire catholique y va de sa proclamation substitutionniste :

…dans ces conditions, l’Église issue de la gentilité est fondée à revendiquer tout l’héritage spirituel de l’Ancien Testament ; les chrétiens se veulent fils d’Abraham par l’adoption, héritiers de la promesse, authentiques dépositaires de l’Écriture et, pour tout dire : véritable Israël[70].

L’attitude de l’Église face à la persécution des juifs par les nazis dans les années 1930

Longtemps beaucoup moins étudiée que celle des années 1940, l’attitude de l’Église, face aux premiers débordements antisémites nazis des années 1930, est mieux connue depuis l’ouverture, en 2003, des archives du pontificat de Pie XI (1922-1939).

Cette mesure a permis d’ « exhumer », entre autres, un document précieux, dont on connaissait l’existence, mais dont le texte n’avait pas encore été rendu public : une lettre adressée par la philosophe allemande Edith Stein. Rappelons que cette intellectuelle juive convertie au catholicisme, entra au Carmel de Cologne, le 14 octobre 1933, sous le nom de Sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix, qu’elle fut déportée et mourut gazée à Auschwitz-Birkenau, le 9 août 1942. L’année même de sa profession religieuse, Hitler obtenait les pleins pouvoirs.

Voici le texte de cette lettre adressée au pape Pie XI par la future carmélite, le 12 avril 1933, et qui resta sans réponse :

Saint Père !
Comme fille du peuple juif, qui, par la grâce de Dieu, suis depuis onze ans fille de l’Église catholique, j’ose exprimer devant le Père de la chrétienté ce qui accable des millions d’Allemands. Depuis des semaines, nous assistons en Allemagne à des agissements qui témoignent d’un total mépris de la justice et de l’humanité, sans parler de l’amour du prochain. Des années durant, les chefs du national-socialisme ont prêché la haine des juifs. Maintenant qu’ils ont obtenu le pouvoir et armé leurs partisans, parmi lesquels se trouvent des criminels notoires, ils récoltent le fruit de la haine qui a été semée. Ce n’est que très récemment que le gouvernement a reconnu que des excès se sont produits. Nous ne pouvons nous faire une juste idée de leur importance, tant l’opinion publique est bâillonnée. Mais à en juger par ce dont j’ai connaissance au travers de mes contacts personnels, il ne s’agit nullement de cas isolés. Sous la pression des voix qui s’expriment à l’étranger, le gouvernement est passé à des méthodes « plus douces ». Il a fait passer le mot d’ordre de ne pas toucher à un cheveu des juifs. Mais, le boycott (27) [des institutions et des magasins juifs], organisé par lui, qui prive tous les gens de la possibilité d’exercer une activité économique qui est leur honneur et celui de la patrie, en a poussé beaucoup au suicide : à mon niveau personnel, au moins cinq cas sont venus à ma connaissance. Je suis convaincue qu’il s’agit d’un phénomène général qui causera beaucoup d’autres victimes. On peut regretter que ces malheureux n’aient pas en eux assez de force morale pour supporter leur destin. Mais la responsabilité retombe en grande partie sur ceux qui les ont poussés à un tel geste. Et elle retombe aussi sur ceux qui se taisent. Tout ce qui s’est produit et se déroule encore quotidiennement est le fait d’un gouvernement qui se déclare « chrétien ». Non seulement les juifs mais aussi des milliers de fidèles catholiques d’Allemagne et, je pense, du monde entier, attendent et espèrent, depuis des semaines, que l’Église du Christ fasse entendre sa voix pour mettre un terme à un tel abus du nom du Christ. Cette idolâtrie de la race et du pouvoir étatique, martelée chaque jour aux masses par la radio, n’est-elle pas une hérésie ouverte ? Ce combat en vue d’éliminer le sang juif n’est-il pas un blasphème contre la très sainte humanité de notre Rédempteur, de la bienheureuse Vierge et des Apôtres ? Tout cela n’est-il pas en contradiction totale avec l’attitude de notre Seigneur et Sauveur qui priait sur la croix pour ses persécuteurs ? […] Nous tous qui sommes les enfants fidèles de l’Église et qui observons les événements qui se déroulent en Allemagne sans fermer les yeux, nous craignons le pire pour l’image de l’Église, si jamais son silence durait encore. Nous sommes aussi convaincus que ce silence ne sera pas en mesure d’acheter à long terme la paix face à l’actuel gouvernement allemand. La lutte contre le catholicisme est provisoirement encore menée avec discrétion et sous des formes moins brutales que celle contre les juifs, mais elle n’est pas moins systématique. Sous peu, aucun catholique ne pourra plus exercer une charge sans avoir souscrit inconditionnellement à la nouvelle orientation.
Aux pieds de votre Sainteté, demandant la bénédiction apostolique,
Dr Edith Stein, Maître de conférences à l’Institut allemand de pédagogie
Münster, Collegium Marianum[71].

Je ne suis pas le seul à ressentir de la frustration devant ce silence. Le professeur Martin Rhonheimer, professeur de philosophie à l’Université Pontificale de la Sainte Croix à Rome et prêtre catholique de l’Opus Dei – que je cite largement ci-après, en raison du poids particulier que constitue son témoignage d’homme issu d’une famille majoritairement juive – a donné sans équivoque son sentiment à ce propos. Au rebours des apologètes de l’Église, qui ne voient dans cette lettre qu’un appel à une condamnation papale du national-socialisme, il objecte que c’est faire bon marché des phrases d’Edith Stein, qui exposent, en termes dramatiques, voire prophétiques, le sort tragique des juifs. Et d’évoquer, pour illustrer son propos, certains passages de cette lettre, que j’ai mis ci-dessus en italiques. Dans un paragraphe au titre fort – « À la vue de tous, s’est produit une injustice de la pire espèce » –, Rhonheimer écrit :

Contrairement à l’opinion commune de nombreux historiens, il était possible, dès les années 1933, de comprendre le danger encouru par les juifs ainsi que la responsabilité qu’avait l’Église de s’y opposer avec tout le poids de son autorité. Bien entendu, personne, en ce compris l’auteur de la lettre, ne pouvait prévoir l’Holocauste. C’était tout à fait inconcevable. Mais [l’Église] pouvait néanmoins reconnaître qu’une injustice avait lieu, une injustice de la pire espèce, et qu’elle signifiait que les juifs couraient un danger mortel. Leur voix ne fut pas entendue, et il semble même qu’on ne veuille pas davantage l’entendre aujourd’hui[72].

Il suffit de lire l’intégralité de cet article et un autre de la même veine[73] pour comprendre que l’auteur s’en prend à la maladie de l’apologie religieuse[74], qui pousse même certains des meilleurs spécialistes à trouver des excuses à l’action ou à l’inaction de l’Église dans une situation donnée, et à procéder à une interprétation rétroactive avantageuse des actes et des déclarations peu honorables, voire condamnables, de l’institution ecclésiale et de ses ministres, dans le but de leur faire dire ou signifier le contraire de ce qu’ils exprimaient, ou au moins d’atténuer leur imperfection, voire leur nocivité.

Dans un autre de ses articles sur le sujet, Rhonheimer fait litière des idées reçues et de la réputation – aussi élogieuse que surfaite, ou inventée – de prétendus pourfendeurs de l’antisémitisme et de défenseurs des juifs, dont sont gratifiés de hauts dignitaires de l’Église, et qui est largement acceptée sans recul critique, même par des historiens de métier. À ma grande satisfaction, ce professeur remet les pendules à l’heure concernant le cardinal Faulhaber, qui a précisément bénéficié d’une excellente réputation en ce domaine, laquelle ne correspond pas à la réalité des faits, mais lui reste encore largement acquise malgré certaines recherches, dont les miennes[75], qui mettent à mal cette légende dorée.

Après avoir évoqué quelques-uns des faits dont j’ai moi-même traité et sur lesquels je ne reviendrai pas ici, Rhonheimer ajoute celui-ci, qui m’était inconnu. Il s’agit du Fr. Franziskus Stratmann, dominicain aumônier des étudiants à Berlin, et dirigeant de la Ligue Allemande de la Paix. Selon Rhonheimer, le 10 avril 1933, Stratmann écrivait une longue lettre au cardinal Faulhaber, dans laquelle il taxait d’hérésie le racisme nazi :

Mais personne n’émet de protestation efficace contre cette honte allemande et chrétienne indescriptible. Même des prêtres trouvent dans ce comportement déshonorant un apaisement à leurs instincts antisémites […] Nous savons qu’il faut un courage exceptionnel aujourd’hui pour témoigner de la vérité. Mais nous savons aussi que ce n’est que par un tel témoignage que l’humanité et le christianisme peuvent être sauvés. Le véritable christianisme est en train de mourir d’opportunisme[76].

Cette missive restera sans réponse, mais il est facile d’imaginer ce qu’en aurait été le contenu à la lumière de celle que le cardinal avait adressée à un autre prêtre « qui s’étonnait de ne pas entendre l’Église déclarer publiquement que nul ne saurait être persécuté du fait de sa race » :

Pour le haut clergé, il existe des problèmes immédiats infiniment plus essentiels : les écoles, le maintien des associations catholiques, la stérilisation ont plus d’importance pour le christianisme dans notre patrie. On doit partir du principe que les juifs sont capables de se tirer d’affaire sans l’aide de personne[77].

C’est peu dire que l’histoire n’a pas ratifié le pronostic optimiste du cardinal.

Évoquant un discours du pape Pie XII aux cardinaux, le 2 juin 1945, Rhonheimer émet la remarque critique suivante :

Il est étonnant que, dans cette allocution prononcée un mois après la fin de la guerre, il n’y ait pas la moindre allusion au massacre de millions de juifs. Par contre, le pape, dont l’horizon se limitait encore aux préoccupations des catholiques et de l’Église, déplorait le meurtre de milliers de prêtres, de religieux et de fidèles. On voit clairement que, à une date aussi tardive que juin 1945, et malgré le fait qu’il était au courant de l’Holocauste, Pie XII ne considérait pas la condamnation du racisme comme un acte qui eût été bénéfique aux juifs[78].

Il s’interroge néanmoins :

Les dirigeants de l’Église sont-ils « coupables » pour autant ?

Et il donne lui-même la réponse, assortie d’une sévère mise au point :

Nous ne sommes pas appelés à juger la conscience des autres – surtout quand ils étaient l’objet de pressions que nous n’avons jamais subies. Ce qui est essentiel cependant, c’est que nous établissions les faits avec certitude et que nous ne commettions pas l’erreur de prendre la condamnation du racisme par l’Église pour une défense des juifs en général. Ce qui est en cause, ce n’est pas la question de la culpabilité ou de l’innocence d’individus, mais la reconnaissance que l’Église catholique a contribué, dans une certaine mesure, aux évolutions qui ont rendu l’Holocauste possible. Bien entendu, l’ « Église officielle » n’a certainement pas été l’une des causes de l’Holocauste, et une fois que les trains commencèrent à rouler vers Auschwitz, l’Église était impuissante à les arrêter. Pour autant, cependant, l’Église ne peut se targuer d’avoir fait partie de ceux qui dès le début, essayèrent d’empêcher Auschwitz en prenant publiquement la défense de ses futures victimes. Etant donné les indéniables qualités intellectuelles et morales de l’épiscopat allemand de cette époque et l’opposition idéologique impressionnante des évêques à la persécution nazie de l’Église, leur carence concernant les juifs ne peut être décrite que comme tragique.

Dans la foulée, Rhonheimer met en garde les défenseurs inconditionnels de l’Église contre un recours malsain et malhonnête à l’apologétique:

Des apologistes catholiques bien intentionnés continuent à produire des rapports faisant état des condamnations du nazisme et du racisme par l’Église. Mais ces travaux ne répondent pas vraiment aux critiques adressées à l’Église. Le véritable problème n’est pas la relation de l’Église avec le national-socialisme et le racisme, mais la relation de l’Église avec les juifs. Pour cela nous avons besoin que l’Église recommande aujourd’hui : une « purification de la mémoire et de la conscience ». L’indéniable hostilité de l’Église catholique envers le national-socialisme et le racisme ne peut être utilisée comme une justification historique de son silence sur la persécution des juifs. Une chose est d’expliquer ce silence en le situant dans son contexte historique ; c’en est une autre, très différente, de se servir de ces explications à des fins apologétiques.

Et l’auteur de conclure sur cette magnifique note d’espoir :

Les chrétiens et les juifs vont de pair. Ils sont l’un et l’autre une partie de l’unique Israël, même s’il est toujours divisé. C’est pourquoi, de manière exemplaire, le pape Jean-Paul II a appelé les juifs « nos frères aînés » (5). Toutefois, la fraternité implique la capacité de parler ouvertement des échecs et des lacunes du passé. C’est vrai, bien sûr, pour les deux parties. Mais, compte tenu de tout ce que les chrétiens ont fait aux juifs dans l’histoire, ce sont les chrétiens qui devraient prendre la tête du processus de purification de la mémoire et de la conscience.

Le mot de la fin me paraît devoir revenir au professeur Miccoli qui formule une hypothèse hardie, dont les historiens feraient bien de tenir compte s’ils veulent examiner l’attitude de Pie XII autrement qu’en termes de condamnation ou de justification. L’historien commence par citer un bref extrait de l’adresse de Pie XII au Collège des cardinaux à la Noël 1943 :

Face à un avenir si sombre, la réserve inhérente à la nature de notre Ministère pastoral, que nous avons toujours maintenue face aux vicissitudes des conflits terrestres, Nous semble à présent plus que jamais nécessaire si Nous voulons éviter que l’œuvre du Saint-Siège, qui est centrée sur le bien des âmes, coure le risque de se voir, à la suite d’interprétations fausses, ou mal fondées, submergée et exposée aux tirs croisés des conflits politiques[79].

Miccoli poursuit en rebondissant sur les formules « vicissitudes des conflits terrestres » et « conflits politiques », dont il estime qu’elles « suggèrent des problèmes d’un autre type », qu’il expose en ces termes[80]:

Dans quelle mesure la réserve du Saint-Siège et son silence quasi absolu sur l’extermination des juifs ne s’inscrivent-ils pas dans une optique plus générale qui poussait le clergé à intégrer ce massacre systématique dans l’ensemble des malheurs de la guerre, dans l’aberration de l’époque, dans l’égarement des cultures et des idéologies dominantes, toutes non chrétiennes ou antichrétiennes, et donc toutes à rejeter pour une raison ou une autre. Face à la perception d’une humanité qui s’est écartée des chemins désignés par l’Église, seul restait alors le recours à la prière, moyen impuissant à guider le jugement pour discerner les fautes dans la réalité contemporaine. Vue sous cet angle, c’est-à-dire dans son incapacité à opérer des distinctions et des hiérarchies qui sont aujourd’hui évidentes entre les maux et les atrocités du moment, ainsi que dans sa relative difficulté à saisir les objectifs monstrueux du nazisme et de ses pratiques, la réserve du Saint-Siège doit être comprise dans le contexte plus large de l’attitude de l’Église à l’égard du monde contemporain de l’époque. Idéologiquement, cette attitude était encore dominée, dans les années 1940, par les conceptions historico-apologétiques du siècle précédent qui opposaient en quelque sorte l’Église à l’histoire de l’humanité et voyaient dans la généalogie emblématique – réforme, siècle des Lumières, franc-maçonnerie, Révolution française, libéralisme, socialisme – les étapes d’un éloignement progressif de la société par rapport aux enseignements du Christ et donc de son engagement dans une voie de « négation » et de péché. La thèse du détachement de Dieu et des préceptes de l’Église constitue l’aboutissement de toutes les analyses qui cherchent à saisir les causes profondes des événements en cours. Mais, dans la mesure où il s’agit d’un jugement utilisé pour résumer et décrire les maux du moment, il tend à niveler et à entériner les différentes responsabilités parce qu’il ramène les choses sur un plan où tout le monde est impliqué et donc coupable. Réduire les vicissitudes de l’époque à la catégorie des «conflits politiques» en se réservant le droit de n’évoquer les erreurs et les horreurs qu’en termes généraux et globaux était aussi une façon de signaler l’étrangeté de ce monde et de rattacher, dans une certaine mesure, tous les événements de ces années à une analyse des fautes historiques de l’humanité face auxquelles les atrocités singulières finissaient, d’une certaine façon, par s’estomper pour devenir chacune un élément nécessaire d’un horrible tableau.


L’attitude du Vatican à l’égard des juifs, de la fin des années 1930 à la défaite allemande

Les apologètes inconditionnels de l’Église, en général, et du Vatican, en particulier, ont fait et continuent de faire flèche de tout bois pour prouver que le Saint-Siège n’a jamais eu d’attitudes ni de propos préjudiciables pour les juifs. Leur stratégie – car c’en est une – consiste à insister sur les actes d’aide, voire de sauvetage, accomplis par des prélats, clercs et fidèles catholiques, en les attribuant, par délégation, à Pie XII lui-même, censé les avoir, sinon initiés, du moins encouragés de manière générale. Ces apologètes insistent également, ad nauseam, sur le fait que des auteurs juifs ont défendu Pie XII et que certains le défendent encore aujourd’hui. Emblématique, à cet égard, est le livre récent du rabbin professeur américain, D. Dalin[81], dont le caractère apologétique est indéniable, même s’il verse au dossier quelques pièces intéressantes, majoritairement sous forme de témoignages en faveur de Pie XII[82]. Il ressortit au registre de l’hagiographie, au même titre que le célébrissime ouvrage de P. Lapide, et la délirante anthologie de Gary Krupp[83], deux auteurs juifs précisément. Il faudrait consacrer un ouvrage à cette littérature bien pensante qui déshonore la recherche historique, outre qu’elle contribue à la désinformation du public dans le seul but de justifier l’injustifiable par le déni, pour préserver l’honneur d’une institution et de sa haute hiérarchie.

Pour sa part, le prof. G. Miccoli s’interroge sur les motifs qui, dans les derniers mois de l’année 1944 – quand il était clair que l’Allemagne avait déjà perdu la guerre –, avaient poussé le Vatican à mener une intense action diplomatique en faveur des juifs, et il parvient à la conclusion suivante :

Le souci de protéger son image et de prouver son propre engagement semble augmenter au rythme de la prise de conscience que rien ou presque ne pourra être obtenu du gouvernement allemand par ce biais [les pressions des nonces]. Il ne s’agit pas seulement d’une vision réaliste du tragique de la situation : il y a une véritable attention aux réactions de l’opinion publique, je dirais même un « souci de l’histoire » qui implique de construire les documents d’une façon bien précise, de manière à préparer le terrain pour sa future apologie[84].

Le même historien a fait quelques remarques techniques précieuses concernant ce qu’on a appelé le rapport Bérard, dont pourraient faire leur profit les auteurs qui luttent bec et ongles pour contrer la thèse de ceux qui affirment qu’il s’agissait d’un blanc-seing du Vatican, apposé au bas du honteux « Statut des juifs », promulgué par Vichy le 18 octobre 1940[85]. Ils affirment, en effet, que contrairement à l’opinion commune, le nonce du Vatican à Paris, Mgr Valerio Valeri, ne considérait pas le rapport Bérard comme une approbation tacite des mesures antijuives du gouvernement de Vichy et l’avait fait savoir de manière assez vive. En fait, voici ce qui ressort des archives disponibles. Selon Miccoli,

le nonce remit à Pétain une brève note dans laquelle il relevait « les graves inconvénients qui surgissaient, du simple point de vue "religieux", de la législation actuellement en vigueur, par ailleurs assez confuse »[86].

L’historien remarque que l’un des rédacteurs des ADSS, le jésuite Angelo Martini[87], parle de cette note comme d’une « protestation », ce qu’il commente en ces termes :

L’exagération semble évidente ; elle n’est d’ailleurs pas rare dans un certain type d’historiographie, souvent documentée avec sérieux, mais trop influencée par des préoccupations apologétiques[88].

À ce propos, Miccoli remarque encore :

La tendance à considérer ou à présenter des démarches ou des interventions qui revêtent, de toute évidence, un autre caractère, est assez fréquente dans l’historiographie que Francesco Traniello a correctement définie comme « pontificale »[89].

Et de donner quelques exemples :

Le 16 octobre 1943, le cardinal Maglione aurait convoqué l’ambassadeur allemand, « pour protester contre l’arrestation des juifs »[90].

En réalité, précise Miccoli, l’épisode évoqué a eu lieu après l’arrestation de personnes réfugiées dans des édifices religieux dépendant du Saint-Siège – par exemple, le Monastère Saint-Paul-hors-les-Murs, l’Institut oriental, le Collegium russicum et le Séminaire Lombard[91] –, et dont une partie seulement étaient juives, les autres étant

des officiers de l’armée italienne qui avaient refusé d’entrer dans l’armée républicaine, mais aussi des membres des partis antifascistes, des déserteurs allemands, et enfin des juifs convertis au catholicisme.

Miccoli évoque encore ce propos apologétique :

Le 23 décembre 1939, [Mgr] Orsenigo [nonce en Allemagne] « a protesté, à Berlin, auprès du ministère des Affaires étrangères » pour les atrocités en cours en Pologne[92].

Et l’historien de préciser :

Il s’agit en réalité d’une démarche faite par Orsenigo le 29 novembre, « au nom d’un principe d’humanité »« accomplie à titre privé et non en qualité de nonce apostolique », comme lui-même le précise dans son rapport à Maglione du 23 décembre – pour attirer l’attention du gouvernement sur les actes cruels commis en Pologne et demander une enquête[93].

Il signale aussi que, suite à la rafle de février 1944,

certaines institutions religieuses (Collège pontifical des prêtres pour l’émigration italienne, Séminaire romain) décidèrent, dans les jours suivants, de renvoyer ceux qui avaient trouvé asile chez elles, « avec la vague promesse de pouvoir y retourner », ainsi que l’écrivait Mgr Ronca, recteur du Séminaire romain. De même, sur ordre de Pie XII, la Commission pontificale pour l’État de la Cité du Vatican ordonna-t-elle aux chanoines de Saint-Pierre d’éloigner ceux qui avaient trouvé refuge dans leurs appartements[94].

Miccoli évoque également une lettre pastorale du cardinal hongrois Sérédi, du 29 juin 1944, dans laquelle on peut lire des considérations d’autant plus choquantes qu’elles étaient émises sur fond de déportations de centaines de milliers de juifs vers le camp d’extermination d’Auschwitz :

Nous ne nions pas que certains juifs aient exercé une influence pernicieuse et destructrice sur la vie morale, sociale et économique hongroise. C’est aussi un fait que les autres ne se sont pas élevés contre les actions de leurs coreligionnaires à cet égard. Nous ne doutons pas que la question juive doive être réglée d’une manière légale et juste. En conséquence, nous n’élevons aucune objection contre les dispositions qui sont prises aujourd’hui, dans la mesure où le système financier de l’État est concerné. De même, nous ne contestons pas l’élimination des influences néfastes à laquelle on procède à l’heure actuelle : au contraire, nous aimerions les voir disparaître. Toutefois, nous négligerions nos devoirs moraux et épiscopaux si nous n’essayions d’empêcher qu’il soit porté atteinte à la justice et que nos compatriotes hongrois et nos fidèles de confession catholique soient traités injustement du fait de leurs origines […][95].

Et Miccoli de commenter avec juste raison :

Les termes utilisés, les justifications avancées, les distinctions proposées prouvent une fois de plus le poids que la tradition de l’antisémitisme(9) chrétien continuait d’exercer pour empêcher toute intervention en faveur des juifs en tant que juifs[96].

Il importe de préciser, comme le fait le même Miccoli, que le Vatican, tout en déplorant les excès des mesures antijuives, admettait que « des mesures de limitation et de restriction de l’influence juive étaient justifiées, et donc opportunes et inévitables ». Ces conceptions se reflètent dans un rapport que Mgr Giuseppe Burzio, chargé d’affaires pour le Vatican en Slovaquie, envoyait de Bratislava, le 5 septembre 1940 – rapport au demeurant critique sur les mesures injustes auxquelles étaient soumis les juifs –, dans lequel on peut lire ce lieu commun antisémite :

En vérité, à présent que les firmes et les commerçants juifs ont été contraints d’exposer un carton avec l’inscription « entreprise juive », « magasin juif », on constate avec effarement que toute la vie économique du pays était aux mains des juifs, et l’on se dit que quelques dispositions restrictives contre cette hégémonie ne seraient pas condamnables[97].

On trouve bien d’autres exemples de cet état d’esprit dans les hautes sphères de l’Église d’alors, comme l’illustre cette opinion choquante, exprimée le 4 octobre 1940 par le nonce apostolique en France, Mgr Valerio Valeri, à propos des mesures qui vont frapper les juifs, même s’il espère qu’elles « ne seront pas poussées trop loin » :

Pour imiter les pays totalitaires et aussi parce que, cela ne fait malheureusement aucun doute, les juifs ont contribué autant qu’ils ont pu à l’éclatement de la guerre ; on prépare pour eux un statut […] qui interdira probablement à tous l’accès aux postes élevés de la fonction publique et, sauf exception, à l’administration et aux professions libérales[98].

Outre la reprise de la thématique grossière, chère à Hitler, du juif ploutocrate à la puissance démesurée et fomenteur de guerre, on remarquera avec quelle sérénité ce prélat envisage ces injustes mesures de discrimination, dont il ne peut ignorer qu’elles affecteront gravement l’existence des infortunés qui en seront l’objet.


L’attitude de l’Église de France face aux mesures antisémites des années 1940

Le 3 octobre 1940, soit moins de quatre mois après la défaite française et la signature de l’armistice (22 juin), était promulgué le premier « Statut des juifs », dont le texte parut au Journal Officiel le 18 du même mois[99].

Dans le compte-rendu qu’il fait, à Lyon, le 31 août 1940, de l’assemblée parisienne des Cardinaux et archevêques de France, le cardinal Gerlier ne dit mot du Statut, mais parle des juifs en des termes que l’historien F. Delpech, qui les rapporte, qualifie de « clairs mais fâcheux » :

Des dispositions graves seront sans doute décidées prochainement contre les juifs. Un court rapport (non retrouvé) rappelle les principes qui doivent inspirer l’attitude chrétienne. D’une part le fait de l’existence d’une communauté juive internationale à laquelle sont rattachés les juifs de toutes les nations et qui fait que ceux-ci ne sont pas des étrangers ordinaires accueillis dans un pays, mais des gens inassimilés, peut obliger un État à prendre des mesures de protection au nom même du bien commun. D’autre part cependant, un État ne peut chasser brutalement des juifs sans distinction de leurs activités, leur dénier les droits qu’ils tiennent de la nature dans l’ordre individuel ou familial. En résumé, il peut paraître légitime, de la part d’un État, d’envisager un statut légal particulier pour les juifs (comme l’avait fait la Papauté à Rome). Mais ce statut doit s’inspirer des règles de la justice et de la charité, ne pas être animé d’un esprit de haine ou de vengeance politique, et tendre à ce double objectif : sauvegarder les droits de la personne humaine, tout en empêchant tout mode d’activité susceptible de nuire au bien commun du pays[100].

Les autorités religieuses n’approuvèrent évidemment pas ce Statut infamant, mais il ne suscita pas la moindre réaction publique de leur part. Aucun des ouvrages que j’ai consultés n’en fait état[101], et c’est la conclusion de l’historien Mayeur :

…dans le silence actuel des documents, il paraît incontestable que le premier statut ne suscita pas d’intervention de la part des évêques[102].

Plus grave que ce silence, l’hommage suivant – qui parut dans une publication catholique de l’époque, un mois (!) après la publication du premier Statut des juifs –, a pu passer pour un satisfecit :

Les évêques de l’Ouest, réunis à Angers, le 20 novembre 1940, au nombre de 14, ont adressé, à l’unanimité, au maréchal Pétain, chef de l’État français, l’hommage de leur admiration, de leur gratitude et de leur confiance, avec la promesse de leurs prières pour que Dieu l’inspire et le soutienne dans la grande tâche qu’il a si courageusement assumée[103].

Et le 27 novembre 1940, d’autres prélats emboîtent le pas à leurs collègues :

Les archevêques et évêques protecteurs de l’Institut Catholique de Paris, réunis ce jour pour leur assemblée annuelle, sous la présidence du cardinal Suhard, chancelier, et du cardinal Baudrillart, recteur, prient M. le Maréchal Pétain, chef de l’État français, d’agréer l’hommage respectueux de leur admiration, de leur gratitude, de leur confiance et de leur attachement […].

Admiration, gratitude, confiance… C’est beaucoup pour l’homme qui vient de priver des milliers de gens de tout moyen de subsistance, pour la simple raison qu’ils sont nés juifs ! Et ce n’est certainement pas ce passage, clairement antisémite, de l’allocution pascale de Mgr Alexandre Caillot, évêque de Grenoble, qui sauva alors l’honneur épiscopal :

[l’affaiblissement de l’âme nationale française] a été l’œuvre de la franc-maçonnerie, aidée par cette autre puissance, non moins néfaste, des métèques, dont les juifs offraient le spécimen le plus marqué, sinon le plus gros contingent […][104].

Même le second Statut des juifs, promulgué le 2 juin 1941 et qui était beaucoup plus dur que le précédent, ne suffit pas à convaincre les évêques d’élever une protestation. Leur réaction est, pour l’essentiel, une déclaration ardente de loyalisme envers le nouveau pouvoir, en général, et envers le maréchal Pétain, en particulier[105]. Le bref extrait suivant donne le ton :

Nous voulons que, sans inféodation, soit pratiqué un loyalisme sincère et complet envers le pouvoir établi. Nous vénérons le chef de l’État et nous demandons instamment que se réalise autour de lui l’union de tous les Français […] Nous renouvelons à ce sujet l’assurance déjà plusieurs fois donnée de demeurer en tant qu’Église, aujourd’hui plus que jamais, sur le seul plan religieux, en dehors de toute politique de parti, malgré les appels qui pourraient nous être adressés de quelque côté que ce soit[106].

Pas un mot sur l’injustice dramatique de la condition faite aux juifs, malgré l’ardente exhortation du père Riquet, qui, comme le signale Mayeur[107], dans sa note à l’assemblée des cardinaux et archevêques,

dénonçait dans la loi du 2 juin, « un scandale pour la conscience chrétienne, aussi bien qu’un défi à l’intelligence française […] une loi sectaire d’exception et d’oppression contre une confession religieuse… » [et] appelait à une protestation de l’épiscopat, dont le silence afflige aujourd’hui un grand nombre de jeunes chrétiens[108].

Et Mayeur d’ajouter laconiquement :

L’assemblée des cardinaux et archevêques ne crut pas devoir aller au-delà d’une affirmation des principes.

Dans une importante contribution intitulée « Les Églises et la persécution raciale », l’historien François Delpech analyse en détail les raisons de cette attitude des évêques, qui peut sembler scandaleuse de prime abord, en la resituant, comme il se doit, dans la mentalité socio-religieuse de l’époque, fortement travaillée par l’antisémitisme traditionnel ambiant [109]:

[…] il est clair que les milieux catholiques traditionnels étaient particulièrement exposés à la contagion de l’antisémitisme, en raison de la persistance du vieil antijudaïsme religieux et des liens qui unissaient encore le monde catholique et les milieux de droite hostiles à la République et à la laïcité […] La presse évoluera […] mais cet antisémitisme, indissociablement économique, social et politique, a persisté et s’est aggravé avec la crise et la montée de la xénophobie […][110].

Le chercheur fait remarquer que la belle déclaration faite par Pie XI à des pèlerins belges, en 1938, si souvent citée depuis, mais amputée de ses « réserves religieuses et même politiques », n’est pas indemne de ces influences :

«Par le Christ et dans le Christ nous sommes de la descendance spirituelle d’Abraham. Non, il n’est pas possible de participer à l’antisémitisme. Nous reconnaissons à quiconque le droit de se défendre, de prendre les moyens de se protéger contre tout ce qui menace ses intérêts légitimes. Mais l’antisémitisme est inadmissible. Nous sommes spirituellement des Sémites. » L’allusion au droit de se défendre prouve qu’aux yeux de Pie XI il y avait bien un problème juif qui pouvait justifier des mesures spéciales, pourvu qu’elles restent dans les bornes de l’équité[111].

En ce qui concerne l’absence de protestation des évêques contre les mesures antijuives du Gouvernement de Vichy, Delpech écrit :

Il semble que cette décision ait été dictée non seulement par leur loyalisme et leur attachement naissant à Pétain, mais aussi par la conviction […] qu’il y avait bien un problème juif[112].

L’évêque de Marseille, Mgr Delay, alla même jusqu’à reprendre à son compte ce refrain de la propagande(89) de Vichy, qui incluait, voire visait au premier chef les juifs, même s’il ne les mentionnait pas explicitement :

Notre pays a le droit de prendre toutes mesures utiles pour se défendre contre ceux qui, en ces dernières années surtout, lui ont fait tant de mal, et il a le devoir de punir sévèrement tous ceux qui abusent de l’hospitalité qui leur fut libéralement accordée[113].

En tout état de cause, les archives qu’analyse l’historien Jean-Marie Mayeur témoignent de ce que, dès 1941, se fait jour, au sein des autorités religieuses, tant catholiques que protestantes – qui ne font, en cela, que refléter un sentiment grandissant dans l’opinion publique française –,

la conviction assez largement répandue que l’État doit affronter un problème posé par l’existence d’une communauté juive et l’afflux des étrangers, juifs ou non[114].

Quant à François Delpech, il cite cet extrait de l’ouvrage, « apologétique, mais éminemment autorisé, sur l’attitude de l’épiscopat pendant la guerre », de Mgr Guerry, archevêque coadjuteur de Cambrai et Secrétaire de l’Assemblée des Cardinaux et Archevêques de France :

Le problème est posé par l’existence, au sein d’une nation, d’une communauté qui a résisté à toute assimilation, à la dispersion, à l’incorporation nationale de ses membres […] L’État a le droit et le devoir d’exercer une vigilance active, afin que la persistance de cette unité ne porte pas atteinte au bien commun de la nation : tout comme il le ferait à l’égard des minorités ethniques ou d’un cartel international […]. Si l’État estime devoir prendre des mesures de vigilance, il n’en a pas moins le devoir de respecter les principes de la justice vis-à-vis des juifs, qui sont citoyens comme les autres : ils ont les mêmes droits que les nationaux tant qu’ils ne s’en sont pas rendus indignes. Mais par ailleurs, les naturalisations avaient été faites très hâtivement dans les années qui précédèrent la guerre. L’État avait le droit de procéder à des révisions dans les conditions normales. (Au total) l’Église devait prendre grand soin d’éviter toutes démarches qui auraient risqué d’être interprétées comme des interventions politiques. Mais le problème offrait des aspects d’ordre moral et humain, qui ne pouvaient laisser l’Église indifférente[115].

Et l’historien de commenter, aussi laconiquement que sévèrement :

Un tel raisonnement étonne aujourd’hui par son juridisme, mais il montre bien la persistance des préjugés à l’encontre des juifs étrangers, le désir de se tenir à l’écart du terrain politique et un regrettable manque d’information sur le sort tragique des internés.

Il est notoire que l’Église réformée de France fut plus courageuse que l’Église catholique. En septembre 1941, une dizaine de théologiens protestants réunis dans la Communauté de Pomeyrol (St-Etienne du-Grès, dans les Bouches-du-Rhône) rédigèrent un document en 8 points, dont le contenu passera à la postérité sous le nom de « Thèses de Pomeyrol ». Le septième point, favorable aux juifs, avoue pourtant qu’ils posent problème :

Fondée sur la Bible, l’Église reconnaît en Israël le peuple que Dieu a élu pour donner un Sauveur au monde et pour être, au milieu des nations, un témoin permanent du mystère de sa fidélité. C’est pourquoi, tout en reconnaissant que l’État se trouve en face d’un problème auquel il est tenu de donner une solution, elle élève une protestation solennelle contre tout statut rejetant les juifs hors des communautés humaines[116].

Il serait injuste de passer sous silence les déclarations et prises de position des autorités religieuses catholiques et protestantes, qui devinrent plus énergiques quand l’aggravation des mesures antijuives et les premières déportations secouèrent les consciences[117].

L’ordonnance du 29 mai 1942 imposant aux juifs le port de l’étoile jaune en zone occupée suscita une protestation du conseil de la Fédération protestante pour la zone nord, que le Pasteur Boegner remit en mains propres au maréchal Pétain le 27 juin. Elle exprime la « douloureuse émotion » de cette organisation, devant une « humiliation gratuite », une « souffrance imméritée ».

La rafle du Vel’d’hiv donna lieu à une brève protestation de douze lignes des cardinaux et archevêques de la zone occupée, à l’adresse du maréchal Pétain, affirmant les « droits imprescriptibles de la conscience humaine » et invitant à respecter « les exigences de la Justice et les droits de la charité ».

Mais il s’agissait d’une démarche privée. L’éventualité de rendre publique la protestation des prélats fut rejetée, précise le nonce dans une lettre qu’il adresse au Saint-Siège le 29 juillet, « pour ne pas exposer les mouvements d’Action catholique, jusque-là tacitement tolérés, à des mesures de rétorsion ». Ce qui ne l’empêche pas de la juger « plutôt platonique ».

Enfin, à partir d’août 1942, les protestations deviennent publiques : des formules énergiques sont proclamées du haut de la chaire. On fait entendre « la protestation indignée de la conscience chrétienne (Mgr Théas, évêque de Montauban) ; « le cri douloureux de la conscience chrétienne » (Mgr Delay, évêque de Marseille) ; « la protestation de notre conscience » (cardinal Gerlier, archevêque de Lyon) ; « le cri de la conscience chrétienne » (Conseil national des Églises réformées). Etc.

L’historien Jean-Marie Mayeur souligne que ni Mgr Théas, ni Mgr Saliège « ne mentionnent le nom du maréchal, ou les problèmes posés à son gouvernement ». Mais, ajoute-t-il, « il en va différemment des déclarations de Mgr Delay et du cardinal Gerlier ». Les expressions suivantes sont symptomatiques de l’approbation du principe des mesures antijuives, même si l’inhumanité de leur application est stigmatisée :

Nous n’oublions pas qu’il y a, pour l’autorité française un problème à résoudre, et nous mesurons les difficultés auxquelles doit faire face le gouvernement (cardinal Gerlier). Sans ignorer ni méconnaître l’extrême complexité des situations devant lesquelles les autorités du pays se voient placées […] (Conseil national des Églises réformées)[118].

Parvenu à la fin de sa rigoureuse analyse, J.-M. Mayeur donne son explication personnelle du silence public quasi général des cardinaux et archevêques :

Le sentiment de la vanité des déclarations publiques, le désir d’éviter de plus grands maux, de préserver les intérêts de l’Église, de maintenir la possibilité de démarches individuelles, telles paraissent bien être les raisons de l’attitude des cardinaux et archevêques de zone occupée, et particulièrement du cardinal Suhard. Passé l’été 1942, les autorités religieuses, catholiques et protestantes, ne prirent plus de positions publiques, conscientes peut-être de l’inefficacité de la parole dans un régime qui n’est plus qu’un État satellite du Reich[119].

Appréciation que semble confirmer, comme en écho, au moins en ce qui concerne l’archevêque de Paris, cette exclamation du grand écrivain catholique, François Mauriac, au lendemain de la guerre :

Au vénérable cardinal Suhard qui a, d’ailleurs, tant fait dans l’ombre pour eux, je demandai un jour, pendant l’occupation : « Éminence, ordonnez-nous de prier pour les juifs […] », il leva les bras au ciel : nul doute que l’occupant n’ait eu des moyens de pression irrésistibles, et que le silence du pape et de la hiérarchie n’ait été un affreux devoir ; il s’agissait d’éviter de pires malheurs. Il reste qu’un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n’ont pas crié et quelles qu’aient été les raisons de leur silence[120].

L’historien Ph. Burrin est beaucoup plus sévère à l’endroit du cardinal Suhard et de l’ensemble des prélats français :

La fermeté dont il [le cardinal] fait preuve dans la défense des intérêts de l’Église contraste avec la mollesse de ses réactions devant la persécution des juifs. Mollesse partagée par la majorité des prélats, qui ont admis le Statut, et qui refusent de protester publiquement après la grande rafle de juillet 1942 pour ne pas exposer à des représailles les mouvements d’Action catholique (en zone libre où ce risque n’existe pas, seule une minorité parmi les évêques critique, en août, la livraison des juifs étrangers) […] En privé, s’il faut en croire ce que disent Laval et Bousquet aux Allemands, il aurait manifesté de la compréhension pour la déportation des juifs étrangers[121].

Pour sa part, l’historien François Delpech s’est penché sur les archives du diocèse de Cambrai et sur les dossiers de Mgr Guerry, archevêque de Cambrai. Il a trouvé dans ces derniers un texte qu’il considère comme un « bel exemple d’antisémitisme chrétien à l’état pur ». Il s’agit d’une note intitulée Bref aperçu historique de la loi historique concernant les juifs, rédigée par Antoine Lestra, rédacteur en chef du Nouvelliste de Lyon, maurrassien impénitent :

La lutte entre le christianisme, avec ses droits et sa prépondérance légitime, et le judaïsme, déchu de la morale fondée sur la Révélation primitive, est raisonnable et légitime. Cette lutte se poursuivra d’autant plus que, jusqu’à la fin des âges, le juif sera là, endurci comme le noyau du fruit mûr, témoin en permanence de la réalisation des Prophètes annonçant, depuis Moïse jusqu’à l’Apocalypse, son endurcissement et sa déchéance. Il a été réprouvé, rejeté, et l’hégémonie passa aux Gentils. Les deux règles d’or restent donc, au nom du bien commun des États chrétiens, celles qu’ont données Benoît XIV et le concile de Latran : « Judaei sunt in servitute apud christianos, non quidem paenali, sed civili » [les juifs sont en servitude parmi les chrétiens, non pas certes en tant que criminels, mais sur le plan civil] – les juifs n’ont aucun droit à être traités comme des Français« Judaeos subiacere christianis oportet et ab eis pro sola humanitate foveri » [Il faut soumettre les juifs aux chrétiens, et ne les traiter favorablement que pour des raisons d’humanité][122].

À l’honneur des catholiques, je cite ces extraits sarcastiques de la lettre de protestation adressée le 26 mai 1942 par Paul Claudel au cardinal Gerlier :

J’ai lu avec grand intérêt le récit des splendides funérailles, officielles et religieuses, faites à son Éminence le cardinal Baudrillard. Sur le cercueil du défunt figurait une couronne offerte par les Autorités d’occupation. Un tel hommage était bien dû à ce fervent collaborateur. Le même jour, j’écoutais le récit de l’exécution des vingt-sept otages de Nantes. Quand les collaborateurs les eurent mis sur des camions, ces Français se mirent à chanter La Marseillaise. De l’autre côté des barbelés, leurs camarades leur répondaient. On les fusilla par groupes de neuf dans une sablonnière. L’un d’eux, Gaston Mouquet [sic, il s’agit de Guy Mocquet], un garçon de 17 ans, s’était évanoui. On le fusilla tout de même […]. Quand le cardinal [Baudrillard] abordera à l’autre rivage, les Vingt-sept fusillés, à la tête d’une armée dont le nombre s’accroît chaque jour, se mettront au port d’armes et lui feront une escorte d’honneur. Pour l’émule de Cauchon[123], l’Église de France n’a pas eu assez d’encens. Pour les Français immolés, pas une prière, pas un geste de charité ou d’indignation […][124].

Ceci étant dit, on fera bien de méditer les considérations que formule Mayeur, qui, au terme de sa contribution insiste sur la nécessité de serrer de près la chronologie, essentielle surtout en temps de crise. Et d’ajouter :

L’automne de 1940, fait de désarroi, d’acceptation et d’illusions, n’est pas le printemps de 1941 où s’affirme une prise de conscience, ni l’été 1942 où retentit la protestation. L’histoire doit se garder là du témoignage qui, à cette distance, risque bien de mêler les temps et de ne pas conserver en mémoire les évolutions. Sensible à la chronologie, l’historien doit aussi se défier de sa situation privilégiée qui est de savoir quel a été le cours des événements. S’il veut comprendre les contemporains qui, eux, ignoraient l’avenir et apprécier exactement leurs réactions au jour le jour, il lui faut se garder des clartés trop simples que donne la distance. Enfin, seul un examen attentif des documents, et l’élargissement de la documentation, permettent de formuler des conclusions assurées. La gravité même du sujet impose la rigueur[125].


Il faudra plus d’un demi-siècle pour que la prise de conscience et le remords fassent leur œuvre. C’est d’abord la société civile, qui, le 16 juillet 1995, par la voix du président de la République, Jacques Chirac, reconnaît la responsabilité pleine et entière de la France (et non plus seulement, comme auparavant, celle de Vichy) dans la persécution de ses juifs :

La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux […][126].

Puis vient le tour des évêques de France, dont un certain nombre (mais pas tous) signent un texte intitulé « Déclaration de repentance », qui sera lu par Mgr Olivier de Berranger, au Mémorial de Drancy, le 30 septembre 1997. J’en extrais le passage suivant, qui reconnaît loyalement que les évêques d’alors ont péché par leur silence :

Ainsi, face à la législation antisémite édictée par le gouvernement français – à commencer par le statut des juifs d’octobre 1940 et celui de juin 1941, qui ôtaient à une catégorie de Français leurs droits de citoyens, qui les fichaient et qui faisaient d’eux des êtres inférieurs au sein de la nation – face aux décisions d’internement dans des camps de juifs étrangers qui avaient cru pouvoir compter sur le droit d’asile et sur l’hospitalité de la France, force est de constater que les évêques de France ne se sont pas exprimés publiquement, acquiesçant par leur silence à ces violations flagrantes des droits de l’homme et laissant le champ libre à un engrenage mortifère […] Aujourd’hui, nous confessons que ce silence fut une faute. Nous reconnaissons aussi que l’Église en France a alors failli à sa mission d’éducatrice des consciences et qu’ainsi elle porte, avec le peuple chrétien, la responsabilité de n’avoir pas porté secours dès les premiers instants, quand la protestation et la protection étaient possibles et nécessaires, même si, par la suite, il y eut d’innombrables actes de courage[127].

On sait, par des propos – au demeurant prudents – tenus par Mgr Louis-Marie Billé, à l’ouverture de l’assemblée plénière de la Conférence des évêques de France, dont il était le président, que la Déclaration de repentance de l’Église suscita des « incompréhensions » parmi les fidèles :

[…] je ne peux pas faire comme si le courrier reçu ensuite était majoritairement positif […] Parmi les sources d’incompréhension, je relève le trouble de certains chrétiens quant à l’image qu’ils ont de la sainteté de l’Église ; je relève la difficulté qu’ont un certain nombre de gens à saisir ce que peut avoir d’unique la relation de l’Église au judaïsme ; je relève surtout, hélas, que l’antisémitisme n’est pas mort, et que ses arguments les plus classiques, si j’ose employer ce mot, ont toujours cours.

Invité à préciser sa pensée, Mgr Billé confiait alors :

Certaines réflexions émanent visiblement de personnes qui n’ont pas encore pris acte des déclarations du concile Vatican II et de ce que les papes ou d’autres évêques ont pu dire par la suite. Dans ce cas, leurs questions [celles des signataires des lettres adressées aux évêques par des catholiques déstabilisés par la Déclaration de repentance] tournent autour du rapport au Christ, de sa mort, et de la responsabilité du peuple juif ; autrement dit, de la question du déicide. Notre travail d’éducation n’est pas terminé. Mais il y a malheureusement le registre plus « classique », si je puis dire, de l’antisémitisme qui reprend, en plus atténué toutefois, les griefs issus de Drumont et de ses acolytes : la notion de pouvoir occulte des juifs, leur puissance, et autres stéréotypes bien connus […] j’ai aussi relevé des questions qui tournent autour de ce qui se passe aujourd’hui en Israël, des rapports entre les juifs et les Palestiniens; des critiques à l’égard de la politique du gouvernement de l’État hébreu […][128].

Pour mémoire, ces propos ont été tenus en 1997, soit trente-deux ans après le Concile ! Preuve que les vieux réflexes ont la vie dure et que la repentance chrétienne est lente à venir…

 

L’attitude du Vatican face à l’extermination des juifs. La question du silence – controversé – de Pie XII

Il n’est évidemment pas question de traiter ex-cathedra, dans le présent livre, de cette immense question à laquelle j’ai fait plusieurs allusions, tant dans cet ouvrage que dans le précédent. Je crois seulement utile de clarifier ma position sur ce sujet très sensible.

Le fait que j’aie émis ailleurs des considérations sévères sur l’extrême « discrétion » du pape de l’époque concernant le génocide des juifs, ne signifie pas, comme on me l’a faussement reproché, que je présente les choses comme si l’Église était la seule institution à n’avoir pas eu la réaction qui eût été souhaitable face à ce crime inexpiable. Au contraire, comme je l’illustrerai plus loin, je suis parfaitement conscient de ce que d’autres entités politiques – dont au moins une grande puissance mondiale – ont fait preuve d’une mollesse et d’une indifférence coupables à l’égard du sort tragique des juifs. Mais, comme cela a déjà été dit, et mieux que je ne saurais le faire, par des historiens et des personnalités de premier plan, il est haïssable – et de toute manière contreproductif – d’excuser sa propre impéritie en montrant du doigt celle des autres.

De même, il est insupportable, comme l’écrit l’historien D. Wyman, de «se placer sur le noble terrain de la non-discrimination» et d’affirmer que «le fait d’aider les juifs revenait à choisir de donner assistance à un seul groupe alors que nombre de peuples souffraient des brutalités nazies.» Ce à quoi le Pasteur Willem Visser’t Hooft, célèbre homme d’Église, rétorquait avec une lucidité admirable, que c’était là

une dangereuse demi-vérité qui ne pouvait que servir à détourner l’attention du fait qu’aucune autre race ne s’[était] trouvée devant la possibilité d’avoir chacun de ses membres […] menacé de mort dans les chambres à gaz[129].

Toutefois, le cas de l’Église est particulier. Du fait qu’elle se considére comme issue du flanc percé du Christ, purifiée par son sang, baptisée dans l’Esprit Saint, et dépositaire de l’autorité divine dont l’a investie le Christ, il était normal qu’on attendît de son pontife qu’il fasse preuve, en la circonstance, d’une intrépidité prophétique, plutôt que d’un souci extrême de la diplomatie – fût-ce afin d’ « éviter de plus grands malheurs », pour reprendre une expression fréquemment utilisée à l’époque et depuis.

Dès l’aube de ma vie d’adulte, ayant pris conscience de l’incommensurabilité de ce qu’avait été l’horreur individuelle et collective du sort de ces êtres humains abandonnés de tous, je fus frappé de ce que Pie XII n’avait jamais parlé explicitement de cette persécution, omettant même d’appeler par leur nom tant les victimes que les criminels, quelles que soient les justifications fournies tant par ce pape que par ses défenseurs.

Par exemple – et pour me limiter à ce seul cas –, après que Myron Taylor, représentant personnel de Roosevelt auprès du Pape, eut fourni au Vatican, le 26 septembre 1942, un état précis des exterminations en Pologne, Pie XII ne formula pas de dénonciation publique, même quand, de juillet à octobre 1942, « les États-Unis et d’autres gouvernements», dont celui de Grande-Bretagne, unirent leurs « efforts […] pour obtenir du pape une protestation publique contre les atrocités nazies dans les territoires occupés par l’Allemagne ». Une historienne a résumé les arguments invoqués par le pape et son entourage pour ne pas déférer à cette demande :

Les divers motifs invoqués anticipent à la fois sur la négation des crimes et sur la thèse de l’innocence allemande:

  • le pape dans ses discours a déjà condamné les offenses contre la moralité en temps de guerre, et être précis actuellement ne servirait qu’à aggraver les choses » ;
  • le peuple allemand, dans l’amertume de sa défaite, lui reprochera plus tard d’avoir contribué, ne serait-ce qu’indirectement, à cette défaite […] c’est précisément une telle accusation qui a été portée contre le Saint-Siège par les Allemands après la dernière guerre, en raison de certaines phrases prononcées et de certaines attitudes adoptées par Benoît XV [pendant] les hostilités (Montini à Tittmann) ;
  • les rapports sur les mesures sévères (severe measures) prises contre des non-aryens étaient également parvenus au Saint-Siège [par] d’autres sources [mais dont] jusqu’à présent il n’avait pas été possible [de] vérifier l’exactitude (Maglione, le 16 octobre 1942, trois semaines après le rapport Taylor sur la Pologne) ;
  • le Saint-Siège ne pouvait dénoncer des atrocités particulières (specific), mais […] avait souvent condamné les atrocités en général et ne pouvait pas vérifier les rapports des Alliés concernant le nombre de juifs exterminés, et caetera (Maglione, le 26 décembre, après la condamnation solennelle, le 17, par les Nations Unies de « cette politique bestiale d’extermination accomplie de sang-froid »)[130].

Le savant catholique Martin Rhonheimer, déjà cité, n’a pas manqué de souligner cette élision sémantique significative :

Même si nous tenons pleinement compte de l’hostilité entre l’Église catholique et le national-socialisme, le « silence » de l’Église le fait étonnant qu’aucune déclaration de l’Église à propos du nazisme n’ait jamais mentionné explicitement les juifs ni ne les ait défendus – rend criante la nécessité d’une explication. Il en va de même pour l’absence de toute protestation énergique de l’Église contre les lois de Nuremberg et contre les lois raciales italiennes. Même après le pogrom de novembre 1938 contre les juifs, la seule personne qui éleva la voix fut le prévôt de la cathédrale de Berlin, Bernard Lichtenberg (canonisé depuis), qui, en fin de compte, le paya de sa vie[131].

Et Rhonheimer de poursuivre :

Si l’Église avait vraiment voulu mettre en place une opposition efficace au sort qui attendait les juifs, il eût fallu qu’elle condamne, dès le début, non seulement le racisme, mais l’antisémitisme sous quelque forme que ce soit. Mais elle ne l’a jamais fait : ni en 1933, ni en 1937, ni en 1938 et 1939.

Enfin, tout en reconnaissant comme allant « de soi que l’antijudaïsme et l’antisémitisme chrétiens ne menaient pas directement à Auschwitz », l’auteur émet la conviction suivante, qui me paraît séminale :

Pour les chrétiens, la solution de la "question juive" était la conversion, non la liquidation […]. Mais le racisme à lui seul non plus n’a pas mené à Auschwitz. Il fallait quelque chose de plus : la haine des juifs. Cette haine avait des racines dans une grande partie de la tradition chrétienne, et c’est elle qui a rendu l’antisémitisme possible. C’est un truisme de dire qu’un racisme sans haine des juifs n’aurait pas constitué de danger pour eux. Même si l’antisémitisme racial des nazis et l’antijudaïsme, ou l’antisémitisme, chrétiens diffèrent fondamentalement et sont même mutuellement incompatibles, la condition préalable qui a rendu imaginable l’antisémitisme racial des nazis (lequel, à son tour, a mené à Auschwitz), est l’héritage de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme traditionnels. Ensemble ils ont créé ce que Steven Theodore Katz, Directeur du Centre d’Etudes Juives de l’Université de Boston, a appelé la « terrifiante altérité » des juifs, en les stigmatisant et en les diabolisant de la sorte. L’antijudaïsme chrétien traditionnel a été le terreau fertile de ce que Jules Isaac a appelé « l’enseignement du mépris ». Sans ce mépris, le racisme moderne n’aurait jamais été en mesure de sceller son alliance avec l’hostilité envers les juifs et l’antisémitisme. À une époque où personne ne pouvait pas même imaginer la « solution finale » de Hitler […] la seule chose qui aurait pu faire dérailler les trains pour Auschwitz – si tant est que ce fût possible – eût été une condamnation sans équivoque de l’antisémitisme sous quelque forme que ce soit.

Sans prétendre que la réserve/discrétion ou le « silence » de Pie XII découlaient en droite ligne de la perception négative qu’il avait des juifs, sous l’influence de « l’enseignement du mépris » qui était alors la norme dans l’Église, on peut avoir une idée du terreau théologique qui était le sien, en ces années, à la lumière de cet extrait d’un discours qu’il prononça la veille de Noël 1942, devant le Collège des cardinaux :

La digne plainte adressée à l’apôtre [celle de Jésus à Pierre, qui s’était assoupi au cours de la veille dans le jardin de Géthsémani], une plainte au sujet de laquelle le serviteur de l’Évangile ne devrait éprouver aucune honte, est née de la tristesse qui pesait sur le cœur du Sauveur et lui a fait monter des larmes aux yeux à la vue de Jérusalem qui rejetait son appel et sa miséricorde avec une illusion obstinée et une inébranlable dénégation qui l’entraîna sur la voie coupable du déicide[132].

La conscience juive dans son ensemble a intériorisé la déréliction et le désespoir qu’ont éprouvés les victimes de la persécution nazie, et a, jusqu’à ce jour, la conviction qu’elles ont été abandonnées de tous, ou peu s’en faut. Une des grandes raisons de l’opposition de beaucoup de juifs à la béatification de Pie XII procède, à mon avis, de l’immense déception que leur a causée l’abstention de dénonciation et de condamnation publiques explicites de la persécution des juifs, qui a caractérisé l’instance religieuse que les juifs considéraient comme la plus éminente en ce monde et dont ils attendaient une protestation stridente. Ceci étant dit, il ne serait pas honnête de passer sous silence un autre « abandon », civil celui-là, et même étatique, dont on parle beaucoup moins, voire pas du tout : celui des États-Unis. Un auteur a écrit sur ce sujet un ouvrage définitif. Voici un extrait de la quatrième de couverture, qui résume la problématique.

Oui, les Américains étaient au courant de l’extermination des juifs. D. Wyman a épluché des milliers de documents accablants : non seulement ils savaient, mais ils n’ont rien fait, sinon trop peu et trop tard, alors même que c’eût été possible. Pour de multiples raisons, notamment de politique intérieure, les nombreuses informations ont été étouffées par le département de la guerre, puis par les médias, et l’inertie a prévalu. Ce n’est qu’à la fin de 1943 que, menacé par le scandale, Roosevelt prit des mesures si pusillanimes qu’en 1944, le département de la guerre refusa à plusieurs reprises que soient bombardées, en même temps que des usines proches, les chambres à gaz et les voies ferrées d’Auschwitz. Par antisémitisme, les Américains ont longtemps refusé de laisser entrer librement des juifs ; par égoïsme bureaucratique, ils ont sciemment saboté des plans de sauvetage, de crainte qu’Hitler ne les "embarrasse" non pas de quelques-uns mais de tous les juifs. Les faits sont là, les textes aussi […] Ce livre explosif qui comble une lacune en s’efforçant d’établir les responsabilités des pays libres dans le massacre, n’est un réquisitoire qu’au sens où il révèle l’indifférence des hommes face à l’horreur, et illustre la force d’inertie en démocratie[133].


Conclusion de la Première Partie

Tous les textes cités dans les trois premiers chapitres de cette Première Partie, illustrent à quel point les mentalités chrétiennes d’alors étaient imprégnées d’un antijudaïsme viscéral, ou à tout le moins de la théorie de la substitution. Le besoin urgent d’une réforme de l’enseignement chrétien sur les juifs fut perçu bien avant le Concile, et s’exprima par diverses initiatives sur lesquelles on s’attardera plus loin. Il fut surtout mis en lumière par la parution, en 1952, de l’enquête de P. Démann, dans laquelle j’ai puisé largement pour réaliser l’anthologie donnée plus haut[134]. Pinchas Lapide a fait un résumé succinct des préjugés chrétiens qui s’en dégagent[135] :

  • Les juifs n’ont ni la crainte ni l’amour de Dieu…
  • Ils recherchent le bonheur dans l’or et l’argent, dans la convoitise honteuse, la querelle et la vengeance…
  • Jusqu’à la fin des temps, les enfants d’Israël porteront la malédiction que leurs pères ont appelée sur eux – Jésus était si humble et si noble, que cela irritait les juifs ; aussi décidèrent-ils de le mettre à mort…
  • Les mauvais juifs ne pouvaient supporter sa pureté ; aussi se réunirent-ils en secret et décidèrent-ils de se débarrasser de lui…
  • C’est à cause de leur haine, que les juifs voulaient sa mort…
  • Une foule nombreuse le suivit au Golgotha, la plupart étaient ses ennemis, les juifs, qui se réjouissaient de ses souffrances.

Ces expressions insupportables et les textes qui précèdent appartiennent à ce que Jules Isaac a si justement appelé «l’enseignement du mépris». À ce dernier a succédé, depuis le Concile – même si c’est avec des hésitations, des réticences, voire des retours en arrière –, un mouvement d’ « enseignement de l’estime » (la formule est encore de Jules Isaac), dont on verra plus avant qu’il est loin d’être partagé par tous les chrétiens, quand il n’est pas ouvertement remis en cause, sous divers prétextes et particulièrement en réaction à l’attitude de l’État juif dans le conflit palestino-israélien, estimée scandaleuse par nombre d’entre eux. C’est à la lumière de tels textes qu’il faut apprécier le revirement radical d’attitude que constitua la répudiation officielle, par les Pères du concile Vatican II et les documents d’application subséquents, de toute formulation accusatrice et dépréciatrice du peuple juif, de sa foi et de ses coutumes.

C’est à retracer les signes avant-coureurs du « nouveau regard » que l’Église préconise à ses fidèles de porter désormais sur les juifs, et à évoquer les efforts des précurseurs en ce sens et leurs initiatives pionnières, qu’est majoritairement consacrée la deuxième partie de cet ouvrage.



  1. Toutes les citations de cette troisième Partie sont extraites des ouvrages de Jules Isaac, Jésus et Israël, op. cit., et de Paul Démann, La catéchèse chrétienne, op. cit. Ce dernier précise que son enquête repose sur l’examen d’« environ deux mille volumes » (Ibid., p. 12).
  2. Bossuet (1627-1704), Discours sur l’Histoire universelle, II, chap. XXXXI, Paris 1860 (cité par J. Isaac, Jésus et Israël, op. cit., p. 369-370). Pour comprendre pourquoi cette citation d’un auteur du XVIIe siècle figure dans cette brève anthologie consacrée à des auteurs de manuels édités ou réédités au XXe s., il faut lire la remarque de Jules Isaac (op. cit., p. 370, n. 1) : « Notons que, par les soins d’A. Rebelliau, membre de l’Institut, ces textes ont été choisis pour figurer dans la collection des classiques français la plus répandue dans nos lycées et collèges (éd. Hachette). [Isaac fait sans doute allusion à : Alfred Rebelliau, Bossuet, Paris, Hachette, 1919, 207 pages, ouvrage publié dans la collection « Les grands écrivains français ».] Il est facile d’évaluer l’impact de ce texte qui faisait partie des auteurs du programme.
  3. Célèbre bibliste et spécialiste de l’histoire du peuple juif en Palestine. P. M-J. Lagrange, Évangile de Jésus-Christ, sur Matthieu 23, 35, p. 456, cité par J. Isaac, op. cit., p. 375.
  4. Abbé Rivaux, Cours d’histoire ecclésiastique, 10e édition, 1895. « Manuel très répandu à la fin du XIXe siècle », fait remarquer Isaac (Ibid.).
  5. L. Marion, Histoire de l’Église, 4e édition, 1909 : « manuel classique de la plupart des séminaires de France », précise Isaac (Ibid., p. 375-376).
  6. R.P. dom Guéranger, L’Année liturgique, 24e édition, 1912, La Passion et la Semaine sainte (Ibid., p. 376-377).
  7. Gaston Fessard, Pax nostra, 1936 (Ibid., p. 378-379).
  8. Bulletin catholique de la question d’Israël, 15 mai 1930, p. 13 (Ibid., p. 379, note 1.
  9. P. F. Prat, Jésus-Christ, 5e éd., Paris, 1933, T. II, p. 372, 390 (Ibid., p. 474).
  10. J. Lebreton, La vie et l’enseignement de Jésus-Christ, N.S., T. II, 417 (Ibid., p. 474).
  11. M. Bouvet, Histoire biblique, 4e édition, Paris, 1923, p. 202. (P. Démann, La catéchèse chrétienne, op. cit.). Ici et plus loin, les remarques sont de P. Démann ; dans le cas contraire, elles sont miennes et figureront entre parenthèses carrées. On remarquera les guillemets : comme si les paroles mises dans la bouche de tout le peuple étaient une citation, alors qu’elles sont évidemment du cru de l’auteur. Le procédé se retrouve assez souvent dans les manuels.
  12. F. Derkenne, La vie et la joie au catéchisme, 1ère année, de Gigord, Paris, 1935, p. 154 ; 2e année, p. 124 (Ibid., p. 82).
  13. Sœurs de Vorselaar, Cours d’instruction religieuse pour les 13 et 14 ans, 1ère partie, p. 156. [Il s’agit d’un manuel rédigé par une congrégation de religieuses spécialisées dans l’enseignement catéchétique aux jeunes enfants]. (Ibid., p. 83).
  14. Bouvet, Histoire biblique, p. 202; cf. Premières notions d’histoire sainte, p. 64. [Ce prêtre était un spécialiste réputé de l’histoire biblique]. (Ibid.).
  15. Mgr H.-J. Arquillière, Histoire de l’Église, 1941, p. 13-14. [Savant et auteur de référence de nombreux ouvrages d’histoire de l’Église]. (Ibid.).
  16. H. Balthasar et J. Gillain, Emmanuel, illustré, Présentation intuitive de la vie et de la doctrine de Jésus, avec les textes des quatre Évangiles et des notes, Dupuis, Charleroi-Paris, 1947, p. 24. [Il s’agit d’une histoire populaire, illustrée et commentée, de la vie de Jésus-Christ] (Ibid., p. 83-84).
  17. Lelièvre, Id., Bonne Presse, Paris, 1935, p. 31 (Ibid., p. 163).
  18. F. Derkenne, La vie et la voie au Catéchisme, 1ère année, de Gigord, Paris, 1935, p. 154 (Ibid., p. 95).
  19. Balthasar et Gillain, Emmanuel, illustré, Présentation intuitive de la vie et de la doctrine de Jésus, avec les textes des quatre Évangiles et des notes, Dupuis, Charleroi-Paris, 1947, p. 24 (Ibid., p. 110).
  20. L. Lemée, Histoire religieuse des origines à nos jours, 4e éd., L’École, Paris, 1938, p. 30 (Ibid., p. 110).
  21. M. Lacroix, Apologétique chrétienne, Cours supérieur, Deuxième partie, Librairie Générale de l’enseignement libre, Paris, 1950, p. 215 (Ibid., p. 111).
  22. G. Gahery, La plus belle Histoire, mise à la portée des Tout-Petits, 1925, p. 115 (Ibid., p. 118).
  23. Compaing de La Tour Girard, L’évangile raconté aux enfants, Tolra, Paris, 1924, p. 199, 200, 203 (Ibid.). [L’auteur est un officier supérieur qui se pique d’enseigner le catéchisme aux enfants].
  24. Cf. Daniel-Rops, Histoire Sainte. Jésus en son temps, 1945, Paris, p. 526-527 : « ("Son sang sur nous et sur nos enfants!") Ce dernier vœu du peuple qu’il avait élu, Dieu, dans sa justice, l’a exaucé. Au long des siècles, sur toutes les terres où s’est dispersée la race juive, le sang retombe [...] ».
  25. Compaing de La Tour Girard, L’évangile raconté aux enfants, Tolra, Paris, 1924, p. 207 (Ibid., p. 122).
  26. Un Comité de professeurs, Petite histoire sainte (Cours élémentaire), coll. «Jeunesse», Vitte, Lyon, 1945, p. 96. Selon Démann, en 1934, ce livre en était à sa 13e édition et à son 228e mille (Ibid., p. 118).
  27. O. Nicaise et H. Gevelle, Histoire sainte commentée au point de vue dogmatique, historique, liturgique et apologétique, Tome II : Nouveau Testament, 4e éd., Brunet, Arras, 1924, p. 386 (Ibid., p. 122). [On remarquera l’expression : « sans pouvoir se faire une patrie », c’est, déjà, la thématique du juif apatride, dont on sait la fortune ultérieure].
  28. W. Devivier, Cours d’Apologétique chrétienne, p. 200 (Ibid., p. 171). [On remarquera l’allusion à la théorie de la « pureté de la race », qui, par la suite, fut si chère aux nazis].
  29. J. Joossens, La foi catholique et les faits observés, 3e éd., Beauchesne, Paris, 1930, p. 99 et 100 (Ibid., p. 123).
  30. F. Derkenne, La vie et la joie au catéchisme, 1ère année, de Gigord, Paris, 1935, p. 206. P. Démann précise : « Dans ce passage, il ne s’agit pas de la Passion, mais des résistances rencontrées par la prédication apostolique » (Ibid., p. 129).
  31. M. Daisomont, Notre sauveur, promis, figuré, prophétisé, I. Pour le degré inférieur, p. 153 (Ibid, p. 130).
  32. M. Daisomont, Notre-Seigneur, promis, figuré et prophétisé, p. 156 (Ibid., p. 163).
  33. Une religieuse de l’Assomption, Aux petits du Royaume, T. II, Dogme, Éditions du Bien public, Trois-Rivières (Québec), 1944 (Ibid, p. 130).
  34. Sœurs Bernadettes, Marie, Notre bonne Mère du Ciel, p. 46 (Ibid.).
  35. Soeurs de Vorselaar – Congrégation de religieuses flamandes spécialisées dans l’enseignement catéchétique aux jeunes enfants –, Cours d’instruction religieuse pour les 13 et 14 ans, Première partie, p. 171 (Ibid., p. 85).
  36. Soeurs de Vorselaar, Entretiens religieux pour les enfants de cinq ans, Bonne Presse, Averbode, 1942, p. 245 (Ibid., p. 125). [Notons que l’auteur déforme le propos de Jésus, qui a dit : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font."].
  37. Soeurs de Vorselaar, Entretiens religieux pour les enfants de trois et de quatre ans, Bonne Presse, Averbode, 1942, p. 188 (Ibid., p. 127).
  38. Soeurs de Vorselaar, Entretiens religieux pour les enfants de trois et de quatre ans, Bonne Presse, Averbode, 1942, p. 183, note 1 (Ibid., p. 128). [On notera le « militarisme » conformiste de ces religieuses !]
  39. Soeurs de Vorselaar, Entretiens religieux pour les enfants de cinq ans, Bonne Presse, Averbode, 1942, p. 238 (Ibid., p. 128). [Même remarque, aggravée, que ci-dessus.]
  40. Soeurs de Vorselaar, Cours d’Instruction religieuse pour le premier degré, p. 344, 350, 353 (Ibid., p. 129).
  41. Soeurs de Vorselaar, Entretiens religieux pour les enfants de trois et de quatre ans, Bonne Presse, Averbode, 1942, p. 191 (Ibid., p. 130). [Est-il nécessaire de souligner que « l’empêchement » de Marie est une pure invention de l’auteur ? Il n’y a rien de tel dans les évangiles, mais on imagine sans peine les effets délétères de cet enseignement de la haine sur les jeunes consciences de ces enfants].
  42. Soeurs de Vorselaar, Cours d’Instruction religieuse pour le premier degré, Première partie, p. 350 [même remarque que ci-dessus] (Ibid., p. 130).
  43. Soeurs de Vorselaar, Id., I, p. 345, 351, 354, etc. [L’expression « fixer la matière », dans ce contexte, signifie à peu près, sauf erreur, bien graver la chose dans les esprits en insistant sur les points essentiels.] (Ibid., p. 130).
  44. Soeurs de Vorselaar, Entretiens religieux pour les enfants de cinq ans, Bonne Presse, Averbode, 1942, p. 240. [On aura remarqué l’impact du procédé : on amène l’enfant à se mettre, en quelque sorte, « dans la peau » des « méchants juifs », en personnalisant la scène : « si vous étiez fâchés… vous feriez comme ces méchants juifs […], (Ibid., p. 131).
  45. Soeurs de Vorselaar, Id., Ibid. [Comme dit plus haut, on ne peut que s’étonner de l’acharnement « pédagogique » dévastateur de ces religieuses à rendre les juifs haïssables, en agissant sur l’imagination de ces enfants d’âge tendre, sur leur besoin de justice et leur sensibilité à la souffrance d’une victime, ici : Jésus.] (Ibid., p. 131).
  46. Derkenne, Mystères pour Noël et Pâques, jeux liturgiques et mises en scène, Seuil, Paris (sans date), p. 57 (Ibid., p. 131).
  47. Abbé E. Charles, Le catéchisme par l’Évangile, Le livre du prêtre, Publiroc, Marseille, 1930, p. 52. (Ibid., p. 166).
  48. Un comité de professeurs, Précis d’histoire sainte, 23e éd., 356e mille, coll. «Jeunesse », Vitte, Lyon, 1946, p. 180 (Ibid.).
  49. Une Réunion de professeurs, Précis d’histoire religieuse, p. 209, note 1 (Ibid., p. 166).
  50. J. Colomb, Aux sources du catéchisme, vol. II, Paris, 1949, p. 140. [L’auteur était un célèbre sulpicien, considéré alors comme un des grands pionniers de la recherche catéchétique.] (Ibid., p. 168).
  51. Un professeur de Séminaire, Exposition de la doctrine chrétienne, 1, Dogme, Procure générale des Frères des écoles chrétiennes, Paris, - Mame, Tours, - de Gigord, 1910, p. 257. (Ibid., p. 170). Suit une note de P. Démann: « Toute cette série de manuels est destinée aux Écoles Normales des Frères des Écoles chrétiennes. Bien que fort anciens, ces manuels sont encore en usage [en 1952, date à laquelle fut éditée cette monographie] ; quelques-uns seulement ont été refondus ou remplacés. L’importance de ces livres est considérable, puisqu’ils servent à la formation de Frères qui, à leur tour, formeront les enfants de leurs écoles. Les Frères des Écoles chrétiennes sont actuellement au nombre d’environ 20.000, en 60 pays, et la population scolaire de leurs établissements atteint quelque 450.000 élèves. Plusieurs de ces manuels très volumineux, rédigés à l’époque de l’Affaire Dreyfus et au temps de l’activité antisémitique la plus intense de l’Action Française et de Drumont, ont été profondément marqués par l’idéologie antisémite. Ils sont les témoins survivants, d’une époque où leur cas ne devait pas être tellement exceptionnel. C’est à ce titre que nous les citerons encore plusieurs fois. » Cette observation vaut pour la plupart des manuels chrétiens étudiés dans cette monographie, et de même pour ceux qu’a cités Jules Isaac dans Isaac, Jésus et Israël.
  52. Ibid., p. 297 (Ibid., p. 170).
  53. L.E. Marcel, Dictionnaire de culture religieuse et catéchistique, nouvelle édition (la première était de 1938), Servir, Besançon, 1949, p. 467 (Ibid., p. 172).
  54. Un Professeur de Séminaire, Exposition de la doctrine chrétienne, 1, Dogme, p. 183-184 (Ibid., p. 174).
  55. Un Professeur de Séminaire, Apologétique chrétienne, Cours supérieur, 2e éd., Deuxième Partie, p. 46 (Ibid., p. 171).
  56. Un professeur de Séminaire, Histoire Sainte (Cours d’instruction religieuse), 2e éd., Librairie générale de l’enseignement libre, Paris, 1938, p. 755 (Ibid., p. 182). [On remarquera, au passage, l’ignorance de l’auteur : en fait, dans le judaïsme rabbinique, c’est l’école de Hillel – accueillante -, qui est privilégiée].
  57. Abrégé d’Apologétique chrétienne, « Les fausses religions », 1907, p. 367-369 (Ibid., p. 182-183).

    Citation plus substantielle du même professeur [footnote]L’Apologétique chrétienne, Cours supérieur.

  58. Apologétique chrétienne, Cours supérieur, « La divinité de la révélation mosaïque », p. 45-46 (Ibid., p 185). Démann précise : « Les Splendeurs de la Foi, t. IV, p. 419 ». Faute de contexte, on ne peut préciser si le « Professeur de Séminaire » qui emploie la même expression dans son manuel cite explicitement Gougenot des Mousseaux, ou s’il reprend à son compte l’expression sans en mentionner l’auteur.
  59. L.E. Marcel, Dictionnaire de culture religieuse et catéchistique, nouvelle édition (la première était de 1938), Servir, Besançon, 1949, p. 466-467, 471 (Ibid., p. 186).
  60. Victor Conzemius, « Églises chrétiennes et totalitarisme national-socialiste », in Revue d’Histoire Ecclésiastique, Tome LXIII, Bureaux de la revue, Bibliothèque de l’Université, Louvain, 1968, p. 438.
  61. Pierre Chaillet, L’Autriche souffrante, Bloud et Gay, 1939, p. 117, cité in François et Renée Bédarida (Ed.), La Résistance spirituelle 1941-1944. Les Cahiers clandestins du Témoignage chrétien, Albin Michel, Paris, 2001, p. 59.
  62. « Lettre inédite du Père de Lubac à ses supérieurs, Avril 1941 », in Jean Chélini, L’Église sous Pie XII. La tourmente 1939-1945, Paris, 1983, p. 295-311.
  63. Texte cité d’après Henri de Lubac, Résistance chrétienne à l’antisémitisme. Souvenirs 1940-1944, Paris, 1988, p. 25-26.
  64. Jacques Maritain, « À propos de la question Juive », publié dans La Vie spirituelle, II, 4, 1921. Texte reproduit dans P. Vidal-Naquet, L’impossible antisémitisme, p. 62-63.
  65. Delmaire, Danielle, « Le cardinal Liénart devant la persécution des juifs de Lille », in Actes du colloque du Centre de Documentation Juive Contemporaine (10 au 12 mars 1979), publiés sous la direction de Georges Wellers, André Caspi et Serge Klarsfeld et avec le concours de la Memorial Foundation for Jewish Culture. Éditions Sylvie Messinger, Paris, 1981, p. 237.
  66. Ibid., p. 238
  67. Yves Congar, L'Église catholique devant la question raciale, 1953, p. 27-28.
  68. Ibid., p. 56.
  69. H.-I. Marrou, « Trois Apostilles », Esprit, juin 1949. Texte cité d’après P. Pierrard, Juifs et catholiques français. D’Edouard Drumont à Jacob Kaplan 1886-1994, Paris, 1997, p. 359.
  70. Cf. Pierrard, Juifs et catholiques français, op. cit., p. 359.
  71. Le document figure dans les archives du Vatican, AES (Affaires étrangères extraordinaires), Allemagne, Pos. 643, fasc. 158, folios 16-17. J’ai traduit la première partie de la missive sur la version italienne qu’en donne Emma Fattorini, Pio XI, Hitler e Mussolini. La solitudine di un papa [Pie XI, Hitler et Mussolini. La solitude d’un pape], Einaudi, Torino, 2007, p. 108. J’ai emprunté la suite au site Le Carmel en France (www.carmel.asso.fr/lettre-d-Edith-Stein-du-12-avril.html).
  72. Martin Rhonheimer, « Warum schwieg die Kirche zu dem Vernichtungskampf ? » [Pourquoi l’Église a-t-elle gardé le silence sur la guerre d’extermination [des juifs] ?],  Die Tagespost, 22.03.03. L’auteur, né dans une famille juive, est prêtre catholique, il enseigne l’éthique et la philosophie politique à l’Université pontificale de la Sainte Croix, à Rome.
  73. Martin Rhonheimer, « The Holocaust: What Was Not Said » (Holocauste: le non-dit), First Things, November 2003.
  74. J’ai consacré moi-même un certain nombre d’articles à cette littérature de justification à tout prix des actes et écrits de l’Église, en me focalisant surtout sur celle qui vise à justifier la « discrétion » de Pie XII, à propos de la persécution des juifs durant la Seconde Guerre mondiale, et même par la suite. Voir : M. Macina, « Pie XII et les juifs, apologétique et légende à la rescousse d’un pape décrié : la preuve par Lapide » ; Id. « Les "statistiques" miraculeuses des survivants de la Shoah "sauvés par Pie XII", selon Pinchas Lapide » ; Id. « Benoît XVI: La voix de Pie XII "s’est élevée en faveur des victimes". Texte et commentaire critique » ; Id. « Qu’est-ce qui fait courir Mr Krupp, juif américain tout dévoué à la cause de Pie XII ? ».
  75. Voir M. Macina, « Le cardinal Faulhaber a-t-il tenu tête à l’antisémitisme nazi dans les années trente ? », in Bulletin Trimestriel de la Fondation Auschwitz, n° 64, juillet-septembre, Bruxelles, 1999, p. 63-74 ; voir aussi M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, « Les autojustifications de la Déclaration (romaine) de repentance », p. 85-90.
  76. M. Rhonheimer, « The Holocaust: What Was Not Said ».
  77. Saul Friedländer, Pie XII et le IIIe Reich. Documents, Seuil, Paris, 1964, p. 55, qui cite E. Klee, Die SA Jesu Christi : Die Kirche in Banne Hitlers, Francfort, 1989, p. 30.
  78.  M. Rhonheimer, « The Holocaust: What Was Not Said ». Les citations qui suivent sont extraites du même article.
  79. Discorsi e radiomessagi di SS Pio XII, Cité du Vatican, 1941-1959 (20 volumes), V, p. 141. Cité par G. Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII, op. cit., p. 277, note 34.
  80. Ibid., p. 266.
  81. David Dalin, Pie XII et les juifs. Le mythe du pape d’Hitler, Tempora, Perpignan, 2007.
  82. J’ai épinglé avec sévérité quelques cas particulièrement choquants de l’amateurisme de ce « spécialiste de l’Histoire juive américaine et des relations juives et chrétiennes » (présentation de l’éditeur, sur la quatrième de couverture). Voir, entre autres : M. Macina, « Pie XII, "pape de Hitler" ? Certainement pas, mais "Juste des nations", c’est pour le moins prématuré » ; Id. « "Pie XII et les juifs, le Mythe du pape d’Hitler", du rabbin Dalin, est-il un livre fiable ? »
  83. M. Macina, « Qu’est-ce qui fait courir Mr Krupp, juif américain tout dévoué à la cause de Pie XII ? ».
  84. Giovani Miccoli, Dilemmes et silences, op. cit., p. 94.
  85. Giovanni Miccoli, « Le Saint-Siège et les lois spéciales : les limites d’une opposition », in Dilemmes et silences, op. cit., p. 378-388.
  86. Ibid., p. 380.
  87. Angelo Martini, « La vera storia e Il Vicario di Rolf Hochhuth » [La véritable histoire et Le Vicaire de Rolf Hochhuth], in Civiltà Cattolica, CXV, 1964, II, p. 442 sq. ADSS est l’acronyme habituellement utilisé dans les notes et bibliographies pour désigner les Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale [A.D.S.S.], P. Blet, Robert A. Graham, Angelo Martini, Burkhart Schneider (éditeurs), 11 volumes, Cité du Vatican, 1965-1981, XVIII, Paris, 1942-1945.
  88. G. Miccoli, Dilemmes et silences, op. cit., p. 380.
  89. La référence est à Francesco Traniello, « Pio XII dal mito alla storia », in Andrea Riccardi (dir.), Pio XII, Bari, 1984, p. 5-29.
  90. Selon Robert A. Graham, « La strana condotta di E. von Weizsäker ambasciatore del Reich in Vaticano » [L’étrange conduite de E. von Weizsäker, ambassadeur du Reich au Vatican], in Civiltà Cattolica, CXXI, 1970, II, p. 455-471, cité dans G. Miccoli, op. cit.,  p. 423, note 594.
  91. Ibid., p. 263.
  92. Selon Robert A. Graham, Il Vaticano e il nazismo [Le Vatican et le nazisme], Rome, 1975, 161, cité in Ibid., p. 423, note 594.
  93. Miccoli, Dilemmes et Silences, op. cit., donne la source de cette information : Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, op. cit., 3, n° 77, p. 165 sq., et ci-dessus p. 57 et sq.
  94. Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, op. cit, 10, n° 48, p. 123, et n° 53, p. 129, cité in Miccoli, Ibid., p. 277, note 26.
  95. Texte cité d’après Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1985, p. 729-730.
  96. G. Miccoli, Dilemmes et silences, op. cit., p. 372.
  97. Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, op. cit., 6 n° 303, p. 409. Cité par Miccoli, op. cit., p. 384.
  98. Actes et documents du Saint-Siège, 4, n° 107, p. 173. Cité par Miccoli, Ibid.
  99. De nombreux ouvrages et articles ont été consacrés à ce sujet. Conformément à l’approche vulgarisatrice de mes analyses, je me limite à renvoyer à l'article de Wikipedia, « Lois contre les juifs et les étrangers pendant le régime de Vichy ».
  100. François Delpech, « L’épiscopat et la persécution des juifs et des étrangers d’après les procès-verbaux de l’A.C.A. [Assemblée des Cardinaux et Archevêques de France] et les dossiers Guerry », in Églises et chrétiens dans la IIe guerre mondiale 1. La Région Rhône-Alpes, Presses Universitaires de Lyon, 1978, p. 283.
  101. Il en va de même de l’ouvrage spécialisé de Jean-Louis Clément, Les Evêques au temps de Vichy. Loyalisme sans inféodation. Les relations entre l’Église et l’État, de 1940 à 1944, Beauchesne, Paris, 1999.
  102. Jean-Marie Mayeur, « Les Églises devant la persécution des juifs en France », texte cité dans  La France et la question juive. 1940-1944. La Politique de Vichy, l’attitude des Églises et des mouvements de Résistance, p. 153.
  103. La Vie Catholique : documents et actes de la hiérarchie, année 1940-1941, Paris, p. 67.
  104. Allocution pascale de 1941, Semaine Religieuse de Grenoble, 17 avril 1941, texte cité dans Églises et chrétiens dans la IIe guerre mondiale 1. La Région Rhône-Alpes, Presses Universitaires de Lyon, 1978, p. 89.
  105. Il est difficile, aujourd’hui, de faire percevoir la nature de ce qu’on peut bien appeler le « culte » du maréchal Pétain. On peut en lire un compte-rendu pittoresque, au chapitre XVII, intitulé « La mystique du maréchal », du livre d’Henri Amouroux, La vie des Français sous l’occupation, Fayard, 1994, p. 482-523.
  106. La déclaration de l’épiscopat de la zone occupée – qui obtint ensuite l’adhésion et la signature de tous les archevêques de la zone libre – fut publiée dans la Semaine religieuse de Paris, le 9 août 1941. Je cite ici d’après le texte reproduit dans La Vie Catholique : documents…, op. cit., p. 64-65.
  107. Jean-Marie Mayeur, « Les Églises devant la persécution des juifs en France », op. cit., p. 154.
  108. Texte reproduit dans Chrétiens de France dans l’Europe enchaînée, Éditions SOS, 1973, p. 89-90.
  109. François Delpech, « Les Églises et la persécution raciale », in Églises et chrétiens dans la IIe guerre mondiale, 2. La France, Presses Universitaires de Lyon, 1978, p. 257-272.
  110. Ibid., p. 258-259.
  111.  Ibid., p. 261. Les propos de Pie XI sont cités d’après René Laurentin, L’Église et les juifs, op. cit., p. 107-108.
  112. F. Delpech, « Les Églises et la persécution raciale », op.cit., p. 263. Il faut entendre par là que c’étaient les juifs qui posaient un problème, et non le traitement discriminatoire dont ils étaient victimes. La citation suivante, de Mgr Delay, ne laisse aucun doute à ce sujet.
  113. Ibid., p. 271.
  114. J.-M. Mayeur, « Les Églises devant la persécution des Juifs en France », op. cit., p. 67 sq.
  115. Mgr Guerry, L’Église catholique en France sous l’Occupation, Flammarion, 1947, p. 35-36. Cité ici d’après F. Delpech, « Les Églises et la persécution raciale », p. 263.
  116. Cité d’après l’exposé du Pasteur Michel Leplay, « Approche historique du rapport entre juifs et protestants. Rappel et fondement des positions protestantes », Colloque "juifs et protestants en France aujourd’hui" (2 mai 2004), Paris. Noter la réserve sur le « problème juif », typique de l’atmosphère des années 1930, même chez les meilleurs (Note de M. Leplay).
  117. Je dépends ici de l’exposé qualifié (que je suis de près) de J.-M. Mayeur, « Les Églises devant la persécution des juifs en France », op. cit., p. 156 et sq.
  118. Cf. Ibid., p. 159.
  119. Ibid., p. 170.
  120. François Mauriac, Préface au livre de Léon Poliakov, Bréviaire de la haine. Le IIIème Reich et les juifs, Calmann-Lévy, 1951 et 1979, cité ici d’après la version en format poche, éditions Complexe, Bruxelles, 1985, réimpression 1986, p. X.
  121. Philippe Burrin, La France à l’heure allemande 1940-1944, Seuil, 1995, p. 228.
  122. F. Delpech, « L’épiscopat et la persécution des juifs et des étrangers d’après les procès-verbaux de l’A.C.A. », op. cit., p. 284-285.
  123. Cauchon était l’évêque de Beauvais, qui condamna Jeanne d’Arc au bûcher.
  124. Cette lettre est citée par Ph. Burrin, La France à l’heure allemande…, op. cit., p. 228-229.
  125. Cf. J.-M. Mayeur, Les Églises devant la persécution des juifs en France, p. 166-170.
  126. Extrait du discours mémorable prononcé sur l’emplacement de l’ancien Vélodrome d’Hiver (Vel’d’hiv). On peut en lire le texte intégral sur le site de la Présidence de la République.
  127.  Texte en ligne sur le site rivtsion.
  128. Cité d’après l’article de Claudine Barouhiel, « L’Église au lendemain de la Déclaration de repentance », dans L’Arche, le mensuel du judaïsme français, n° 479, décembre 1997, p. 85.
  129. David S. Wyman, L’abandon des juifs, les Américains et la Solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 430.
  130. Je suis ici le résumé de Mme Annie Lacroix-Riz, Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la guerre froide, Armand Colin, Paris, 1996, p. 423.
  131. Martin Rhonheimer, « The Holocaust: What Was Not Said », op. cit.
  132. Pie XII, « Allocuzione della vigilia di Natale al sacro collegio », in Discorsi e radio-messagi di sua Santità Pio XII, vol. IV (2 mars 1942-1er mars 1943, Cité du Vatican, 1960, p. 318-323. Cité in Thomas Brechenmacher, Der Vatikan und die Juden. Geschichte einer unheiligen Beziehung von 16. Jahrhundert bis zur Gegenwart, Beck, Munich, 2005, p. 209. Je cite d’après Saul Friedländer, Pie XII et le IIIe Reich, suivi de Pie XII et l’extermination des juifs. Un réexamen (2009), Seuil, Paris, 2010, p. 304.
  133. D.S. Wyman, L’abandon des juifs, op. cit.
  134. Voir, plus haut, le chapitre intitulé « Les juifs dans l’enseignement religieux (du xixe au début de la seconde moitié du xxe s.) ». 
  135. P. E. Lapide, Rome et les juifs, op. cit., p. 367-368.

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