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10 Signes avant-coureurs de l’apostasie

macina

 

Rétablissement d’Israël

Avant d’aborder ce sujet difficile, force m’est, pour en situer la genèse, de relater, avec confusion mais en toute vérité, l’expérience spirituelle qui m’advint, au début du printemps de 1967.

Je venais de lire, pour la énième fois, la célèbre exclamation prophétique de Paul, dans son Épître aux Romains :

Dieu aurait-Il rejeté son peuple? – Jamais de la vie! Dieu n’a pas rejeté le peuple qu’il a discerné d’avance. (Rm 11, 1-2).

Alors, jaillit du tréfonds de ma conscience une protestation véhémente, dont, jusqu’alors, je n’avais pas pris conscience qu’elle était latente en moi depuis longtemps. C’était un véritable cri, qui peut se résumer à peu près en ces termes, que j’émis avec fougue dans le silence d’un recueillement intense et déjà quasi surnaturel :

Mais enfin, Seigneur, dans les faits, les juifs sont séparés du Christ et de son Église ! Qu’en est-il des paroles de Paul affirmant que tu ne les as pas rejetés ?

Il faut croire que l’ardeur de cette interpellation douloureuse fut agréable à Dieu, puisque, dans Son immense miséricorde, Il daigna me répondre. Je me sentis submergé par un recueillement intérieur surnaturel m’avertissant de la proximité d’un dévoilement de la Présence divine, qui eut lieu, en effet. La vision fut brève et la suspension de mes sens cessa vite. Toutefois, juste avant que se dissipe la lumière surnaturelle qui m’enveloppait, s’imprima clairement en moi la phrase suivante :

Dieu a rétabli son peuple.

En même temps, m’était infusée la certitude qu’il s’agissait du peuple juif ; que son rétablissement, dont la « bonne nouvelle » venait de m’être annoncée, était chose faite (il ne me fut pas dit depuis quand) et que l’événement concernait autant les juifs d’aujourd’hui, la terre d’Israël et Jérusalem, que la chrétienté et toute l’humanité.

Quarante-trois ans se sont écoulés depuis, quatre décennies durant lesquelles j’ai tu cette annonce inouïe, sauf en de rares occasions et dans le cadre de groupes restreints. Mais les moqueries et les soupçons d’aliénation mentale que m’ont valus ces confidences, de la part de certains, ont eu raison de mon peu de courage. Comme Jérémie, je me disais :

Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom ; mais c’était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu. (Jr 20, 9).

Je n’ai recouvré un semblant de paix qu’en me lançant, à corps perdu, dans l’étude, suivant en cela les conseils des rares ecclésiastiques qui acceptaient d’accompagner ma vie spirituelle. C’est donc le plus naturellement du monde que j’entrepris des études théologiques. Je m’orientai d’abord vers l’exégèse biblique. En effet, je brûlais du désir d’approfondir le verset 21 du chapitre 3 des Actes des Apôtres. Voici pourquoi.

Revenu à moi après le bref transport mystique qui m’avait envahi, suite à la phrase relatée ci-dessus (Dieu a rétabli son peuple), et alors que je me demandais ce que pouvait bien signifier ce « rétablissement(97) » qui m’avait été annoncé comme déjà accompli, s’imposa irrésistiblement à mon esprit la certitude qu’il s’agissait d’un événement annoncé dans un passage du début du Livre des Actes des Apôtres, que je trouvai sans difficulté :

Repentez-vous donc et convertissez-vous, afin que vos péchés soient effacés, et qu’ainsi le Seigneur fasse venir le temps du répit. Il enverra alors le Christ qui vous a été destiné, Jésus, celui que le ciel doit garder jusqu’aux temps du rétablissement de toutes choses, dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes de toujours. (Ac 3, 19-21).

Ma perplexité était grande. En effet, le « rétablissement » dont il était question dans ce verset n’était, à l’évidence, pas celui des juifs, qui venait de m’être annoncé, mais celui de « toutes choses », que la majorité écrasante des chrétiens, de leurs pasteurs et de leurs théologiens interprétaient – et interprètent encore – comme la reconstitution (apokatastasis) de l’univers après sa dissolution par le feu (ekpurôsis), attendue pour la fin du monde, ou lors de la Parousie du Christ. Malgré tout, je ne pouvais douter que c’était bien ce passage qui s’était présenté à mon intelligence avec une certitude inexplicable. L’idée que la traduction reçue était peut-être imprécise, voire fausse, me traversa alors l’esprit, mais je la repoussai comme une présomption orgueilleuse.

 

Quand les mots manquent pour exprimer le mystère – l’apocatastase

Il m’en a pris plus de quarante années de méditation, d’étude et de prière pour me convaincre de rendre publics non seulement la certitude mystique intérieure du rétablissement, hic et nunc, du peuple juif, mais aussi le développement conceptuel qu’en a élaboré mon intelligence humaine sous la forme de deux convictions sur lesquelles ont longtemps buté ma foi et mon éducation chrétiennes, à savoir : 1. Que le peuple juif est revenu en grâce auprès de Dieu, sans avoir, comme l’énoncent une vénérable tradition patristique et la quasi-totalité des théologiens, professé que le Christ Jésus est son Messie, son Seigneur et son Dieu. 2. Qu’il y a un lien indissociable entre ce rétablissement des juifs, déjà accompli, et l’événement ultime annoncé en Ac 3, 21, dans une traduction qui me semble inadéquate :

Il enverra alors le Christ qui vous a été destiné, Jésus, celui que le ciel doit garder jusqu’aux temps du rétablissement de toutes choses dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes de toujours[1]. (Ac 3, 20-21).

Selon cette interprétation, il s’agit d’un « rétablissement » universel, autrement dit, d’un événement mystérieux et, à l’évidence, eschatologique. Sans entrer ici dans des détails philologiques compliqués, disons que cette traduction, grammaticalement possible, repose sur une méconnaissance de l’évolution sémantique du verbe lalein (parler, dire), de son sens et de sa construction, dans le NT notamment.

Il existe une autre manière de traduire – grammaticalement possible elle aussi et, selon moi, plus vraisemblable – qui a longtemps été minoritaire, mais qui rallie plusieurs biblistes :

«…jusqu’aux temps du rétablissement de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes de toujours »,

Ce qui est « rétabli », ici, ce sont les paroles de Dieu transmises depuis toujours par les prophètes. Un problème subsiste, toutefois : en rigueur de termes, on ne rétablit pas des paroles ou des promesses, fussent-elles prophétiques, mais on les accomplit. Cette difficulté m’a longtemps bloqué. Comme beaucoup, j’étais conditionné par les conceptions historiques et théologiques héritées de ma culture française et de mon éducation religieuse chrétienne. Persuadé, à juste titre, que les paroles de Dieu, doivent s’accomplir, j’en étais venu à lire, comme beaucoup, sous le grec apokatastasis et le latin restitutio, de Ac 3, 21, l’idée d’accomplissement. Or, sauf erreur, ces termes n’ont jamais ce sens. Et si c’est à un accomplissement que pensait le rédacteur des Actes des Apôtres – qui maîtrisait parfaitement le grec –, pourquoi aurait-il choisi de l’exprimer par apokatastasis, alors qu’il disposait de termes dérivés du verbe plèroô, qui, lui, signifie bien accomplir ? Comme en témoigne le verset 18 du même chapitre des Actes :

« Dieu, lui, a ainsi accompli (eplèrôsen) ce qu’il avait annoncé d’avance par la bouche de tous les prophètes, que son Christ souffrirait. »

Après des années de tâtonnements – dont on trouvera maintes traces sur mon site rivtsion.org – pour mieux rendre cette notion d’« apocatastase », j’optai pour une autre traduction, qui me semblait féconde en ce qu’elle pouvait avoir, selon les contextes, tant le sens de « réalisation » que celui de « restitution future d’une situation ancienne ». Il s’agit de la notion d’« acquittement ». On lit, en effet, dans la Genèse :

Abraham donna son consentement à Ephrôn et Abraham s’acquitta (apekatestèsen)[2] envers Ephrôn de la somme qu’il avait dite, au su des fils de Hèt, soit 400 sicles d’argent ayant cours chez le marchand. (Gn 23, 16)[3].

J’eus alors l’idée que le substantif apokatastasis, en Ac 3, 21, pouvait avoir eu, à l’époque, le sens métaphorique d’« acquittement » par Dieu de tout ce qu’il a dit par la bouche de ses saints prophètes. J’insistais, toutefois, dans mes analyses d’alors, sur le fait que cette notion n’impliquait pas que Dieu fût dans l’«obligation » de réaliser les paroles de l’Écriture. À mes yeux, elle indiquait plutôt que la portée finale de leur contenu séminal se révélerait, au temps voulu par Dieu, aux croyants qui sauraient en distinguer les accomplissements dans les événements de l’histoire des hommes. Cette connotation d’acquittement m’était d’autant d’autant plus chère, qu’elle me paraissait correspondre au célèbre oracle d’Isaïe :

…ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche, elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé l’objet de sa mission. (Is 55, 11).

Aussi, ma joie fut-elle grande quand je découvris la présence du terme dans cette exégèse d’Irénée de Lyon :

Et le Verbe « parlait à Moïse face à face, comme quelqu’un qui parlerait à son ami » [Ex 33, 11]. Mais Moïse désira voir à découvert celui qui lui parlait. Alors, il lui fut dit : « Tiens-toi sur le faîte du rocher, et je te couvrirai de ma main ; quand ma gloire passera, tu me verras par derrière ; mais ma face ne sera pas vue de toi, car l’homme ne peut voir ma face et vivre » [Ex 33, 20-22]. Cela signifiait deux choses : que l’homme était impuissant à voir Dieu, et que néanmoins, grâce à la sagesse de Dieu, à la fin, l’homme le verrait sur le faîte du rocher, c’est-à-dire dans sa venue comme homme. Voilà pourquoi il s’est entretenu avec lui face à face sur le faîte de la montagne [Tabor], en présence d’Élie, comme le rapporte l’Évangile [dans le récit de la transfiguration, en Mt 17, 1-8], acquittant [restituens] ainsi à la fin l’antique promesse. (Irénée de Lyon, Adv. Haer., IV, 20, 9)[4].

Bien que conscient du caractère non scientifique du recours à cette exégèse patristique ancienne pour éclairer le sens d’un terme du Nouveau Testament, je trouvais appréciable le fait que sa version latine[5] utilisât le verbe restituere, pour rendre le verbe grec apokathistanai, comme c’est le cas en Ac 3, 21, où Luc a parlé d’apokatastasis, et le latin, de restitutio. Et, de fait, cet emploi est témoin d’un sens auquel trop peu de biblistes prêtent attention, tant leur culture classique les a familiarisés avec la théorie cosmologique, que beaucoup croient y voir, de la Grande Année, ou retour des astres à leur position initiale après la destruction de l’univers[6], alors qu’il s’agit d’un terme grec courant à l’époque, comme en témoigne un dictionnaire, très utilisé par les spécialistes, qui recense les occurrences des termes du Nouveau Testament appartenant au vocabulaire courant de la grécité de l’époque[7].

J’ajoute que j’ai longtemps été influencé par l’article d’un spécialiste qui s’en prenait, avec beaucoup de force de conviction, à la définition origénienne de l’apokatastasis[8], qu’il discréditait complètement aux dépens de la connotation de retour à un état antérieur, pourtant indissociable de ce terme, comme je l’expliquerai plus loin. Je souscrivais volontiers à cet extrait de son argumentation, sans me rendre compte qu’il réintroduisait la notion d’accomplissement, rebaptisée pour l’occasion « réalisation » :

[…] Plutôt que l’idée de retour à un état primitif, [le terme apokatastasis] impliquait, chez les écrivains ecclésiastiques, en Ac 3, 21, chez Irénée probablement, chez Clément certainement, l’idée d’une libération, d’un règlement définitif ou d’une réalisation des prophéties. La langue [courante] ou même populaire, plus que l’astrologie ou la philosophie, en commandait l’usage. C’est Origène qui, le premier, du moins à l’intérieur de la grande Église et de la tradition alexandrine, l’a lié à la doctrine de la restauration à l’état primitif. Il l’a fait avec tant de rigueur apparente, il a imprimé à cette liaison un tel caractère de nécessité que le mot en est resté marqué et qu’aujourd’hui on a peine à l’en dégager […].

Comme c’est souvent le cas, dans la recherche scientifique, les spécialistes qui ont découvert une faille dans les théories de leurs devanciers ont tendance, avec les meilleures intentions du monde, à pousser à l’extrême la théorie inverse qui est la leur, au point de tomber eux-mêmes dans l’excès de systématisation qu’ils dénoncent dans la recherche antérieure. Voici le texte d’Origène auquel faisait allusion le savant précité :

C’est pourquoi voici ce que dit le Seigneur : « Si tu te convertis, je te rétablirai » [Jr 15, 19]. Cette parole s’adresse de nouveau à chacun de ceux que Dieu invite à se convertir à lui, mais il me semble qu’un mystère est ici indiqué dans les mots « Je te rétablirai ». Nul n’est rétabli dans un lieu où il n’a jamais été, mais le rétablissement de quelqu’un ou de quelque chose se fait dans son lieu propre. Par exemple, quand un des membres est démis, le médecin essaie de réaliser le rétablissement du membre démis ; quand quelqu’un se trouve hors de sa patrie pour une raison juste ou injuste et qu’il reçoit la faculté d’être de nouveau légalement dans sa patrie, il est rétabli dans sa patrie ; tu auras le même sens pour un soldat cassé de son grade, puis rétabli. Dieu dit donc ici, à nous qui nous sommes détournés de lui, que si nous nous convertissons, il nous rétablira. Et tel est, en effet, le terme de la promesse – comme il est écrit dans les Actes des Apôtres, au [verset] : « Jusqu’au temps du rétablissement de tous dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes depuis toujours » [Ac 3, 21]… »[9].

En relisant attentivement ce passage, force m’était de reconnaître que les cas évoqués par Origène ne rendaient pas suffisamment compte de la palette variée des connotations du verbe apokathistanai et du substantif apokatastasis. Par exemple, manquent, dans le texte cité, des acceptions aussi fréquentes qu’usuelles dans les domaines financier, juridique, militaire et administratif, tels : rétablir (une situation, un compte déficitaire), payer (un prix convenu, un dédommagement), acquitter, honorer (une dette, un engagement), compenser, résoudre, restituer, donner ce qui est dû, etc.

Pour autant, je n’étais pas convaincu par l’affirmation du savant bibliste précité qu’il fallait voir dans le terme apokatastasis « l’idée d’une libération, d’un règlement définitif ou d’une réalisation des prophéties ». Une telle interprétation avait, à mes yeux, l’inconvénient de faire disparaître la connotation sémantique majeure, présente dans de multiples textes, et bien soulignée par Origène : le retour à une situation ou un état antérieurs, exprimé, selon les contextes, par des termes tels que « restauration », « réhabilitation ». J’inclinais même à voir, dans l’apokatastasis de Ac 3, 21, une remise en vigueur de l’ordre primordial de la création, tel que conçu dans le dessein éternel de Dieu.

Plus j’approfondissais la notion et les sens qu’elle avait dans les nombreux textes que je lisais, au fil des années, plus il m’apparaissait nécessaire de forger un terme générique français, apte à rendre les connotations aussi diverses qu’avaient, selon les contextes, le mot grec apokatastasis et son pendant latin restitutio, ainsi que les verbes correspondants, à savoir : réparation, compensation, remise en état, restauration, réhabilitation, reconstitution, acquittement d’un dû, mise en règle, dédommagement, dévolution de ce qui est dû, ou revient à quiconque en était le destinaire, etc. Faute d’une terminologie qui satisfasse à ces exigences sans nécessiter des périphrases ou des notes à chacune de ses occurrences, j’ai opté pour la transcription littérale du grec sous-jacent, apokatastasis, en « apocatastase », pour parler du processus en lui-même, et « apocatastatique » pour désigner les textes et situations scripturaires qui y ont trait.

Selon moi, l’apocatastase annoncée par Pierre, n’est pas un événement ponctuel subit, une espèce de bing-bang apocalyptique mettant fin à l’histoire, voire à la création, mais un processus progressif, initié par l’incarnation du Christ, sa prédication, sa passion et sa résurrection, et entré, à notre insu, dans sa phase ultime, à mi-chemin entre histoire et eschatologie : le rétablissement du peuple juif, réinvesti par Dieu de ses prérogatives et de sa mission initiales, qui ne lui avaient pas été ôtées, définitivement, comme l’annonce cet oracle mystérieux : « J’humilierai la descendance de Juda […] mais pas pour toujours » (1 R 11, 39).

Pour conclure, au moins provisoirement, mon analyse de cette problématique – sur laquelle je reviendrai ultérieurement –, je propose de considérer la phrase de Pierre, en Ac 3, 21, comme l’annonce inspirée selon laquelle, au temps fixé, Dieu amènera à sa plénitude l’ordre primordial conçu dans son dessein éternel, tel que l’ont exprimé les prophètes et les auteurs inspirés.

En attendant que « l’Esprit de vérité les introduise dans la vérité tout entière » (cf. Jn 16, 13), celles et ceux qui « cherchent avant tout le Royaume de Dieu et sa justice » (cf. Mt 6, 33), avec sincérité et humilité, verront clairement, à sa lumière et à celle des Écritures, s’il y a, dans ce que j’ai écrit, « une parole de l’Éternel » (cf. Za 11, 11), ou si j’ai parlé par présomption (cf. Dt 18, 22). Le même Esprit leur fera discerner les signes avant-coureurs de la mise, ou remise, en vigueur de situations prophétisées par les Écritures, et ceux de l’imminence du surgissement d’événements ayant déjà eu lieu dans le passé sans qu’en aient été épuisées toutes les potentialités prophétiques, lesquelles révéleront leur portée plénière à la fin des temps, comme il ressort, semble-t-il, de la lecture, que faisait Irénée de Lyon de Gn 2, 1-2, comme étant

à la fois un récit du passé, tel qu’il s’est déroulé, et une prophétie de l’avenir (Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, V, 28, 3).

 

Prégnance apocatastatique de la parabole du figuier

À ses contemporains qui s’exclamaient : « si nous avions vécu du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour verser le sang des prophètes… » (Mt 23, 29-30), Jésus répond durement :

Ainsi, vous témoignez contre vous-mêmes que vous êtes les fils de ceux qui ont assassiné les prophètes ! Eh bien, vous, comblez la mesure de vos pères ! Serpents, engeance de vipères, comment pourrez-vous échapper à la condamnation de la géhenne ? C’est pourquoi, voici que j’envoie vers vous des prophètes, des sages et des scribes : vous en tuerez et mettrez en croix, vous en flagellerez dans vos synagogues et pourchasserez de ville en ville, pour que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang de l’innocent Abel jusqu’au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez assassiné entre le sanctuaire et l’autel ! En vérité, je vous le dis, tout cela va retomber sur cette génération ! (Mt 23, 31-36).

Est-ce faire preuve de démesure que de voir, dans cette situation, et dans les paroles qui la sanctionnent, le type prophétique de ce qui attend ceux des chrétiens qui ont réagi ‑ et réagissent encore – au drame de la Shoah comme les contemporains que fustigeait Jésus, persuadés que, s’ils avaient vécu alors, ils n’auraient pas agi comme leurs devanciers ? De ce fait, ils n’ont pas conscience du risque auquel les expose leur présomption : celui d’avoir un comportement identique lorsque se produira l’épreuve qui « révélera les pensées de bien des cœurs » (cf. Lc 2, 35).

Par contre, un certain nombre de consciences chrétiennes ont perçu, depuis, que la persistance bimillénaire de la haine envers ce peuple et le déchaînement bestial de celle-ci durant la Seconde Guerre mondiale, n’étaient pas la conséquence d’une sanction divine pour l’incroyance juive en la messianité-divinité du Christ, ainsi qu’on l’a trop longtemps cru, en chrétienté, mais plutôt la preuve terrible, en creux, de la jalousie irrédentiste du diable et de « ceux qui lui appartiennent » (cf. Sg 2, 24) envers le peuple que Dieu a choisi.

Paul nous met en garde contre une telle présomption, en ces termes :

Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu : sévérité envers ceux qui sont tombés et envers toi, bonté, pourvu que tu demeures en cette bonté, autrement tu seras retranché, toi aussi. Et eux, s’ils ne demeurent pas dans l’incrédulité, ils seront greffés (Rm 11, 22-23).

À ce stade, il convient d’aborder l’aspect eschatologique de la geste du figuier desséché, dont la prégnance apocatastatique se révélera de plus en plus à ceux qui s’efforcent humblement d’en sonder le mystère.

De fait, tant les parallèles que nous avons évoqués au cours des pages précédentes, que d’autres, que nous allons examiner à présent, révèlent qu’il y aura une réitération apocatastatique de cette geste mystérieuse. Son identification et sa mise en lumière nous permettront de nous préparer aux « douleurs de l’enfantement » (cf. Mt 24, 8 ; Mc 13, 8), qu’inaugurera la mystérieuse apostasie annoncée par Paul (2 Th 2, 3).

Peu d’actes de la vie de Jésus sont aussi déroutants que cet épisode. Disons-le crûment, on a l’impression d’assister à une démonstration, faite par cet homme étonnant, de ses pouvoirs thaumaturgiques, dans le but de donner à ses disciples une leçon de foi. En tout état de cause, c’est bien ainsi que l’Évangile de Matthieu semble avoir compris le sens de cet épisode. Mais, avant d’aller plus loin dans l’analyse, lisons-en d’abord les deux versions :

Comme il rentrait en ville de bon matin, il eut faim. Voyant un figuier près du chemin, il s’en approcha mais n’y trouva rien que des feuilles. Il lui dit alors : Jamais plus tu ne porteras de fruits. Et, à l’instant même le figuier devint sec. À cette vue, les disciples dirent, tout étonnés : Comment, en un instant, le figuier est-il devenu sec ? Jésus leur répondit : En vérité, je vous le dis, si vous avez une foi qui n’hésite point, non seulement vous ferez ce que je viens de faire au figuier, mais même si vous dites à cette montagne : Soulève-toi et jette-toi dans la mer, cela se fera. Et tout ce que vous demanderez dans une prière pleine de foi, vous l’obtiendrez. (Mt 21, 18-22).

Le lendemain, comme ils étaient sortis de Béthanie, il eut faim. Voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il y trouverait quelques fruits, mais, s’en étant approché, il ne trouva rien que des feuilles : car ce n’était pas la saison des figues. S’adressant au figuier, il lui dit : « Que jamais plus personne ne mange de tes fruits! » Et ses disciples l’entendaient. (Mc 11, 12-14).

La première constatation qui frappe, à la lecture synoptique de la première partie de cette scène, est l’ajout de Mc 11, 13, qui ne figure pas dans l’Évangile de Matthieu : « Car ce n’était pas la saison des figues ». Cette petite remarque est le point archimédique autour duquel tout le sens de cette geste bascule. En effet, si ce n’était pas la saison des figues, en quoi le figuier avait-il mérité d’être desséché ?

Pour mieux entrer dans le mystère, il convient d’examiner si l’Ancien Testament comporte des éléments permettant de comprendre la leçon profonde qui se dégage de cet épisode symbolique. Et, de fait, il y en a, comme nous allons le voir en abordant quelques passages éclairants. Voici le premier :

Comme des raisins dans le désert, je trouvai Israël, comme la primeur (bikkurah) du figuier à ses prémices (bereshitah), je vis vos pères… (Os 9, 10).

Les termes mis en italiques vont nous servir de phare. Rappelons le rôle capital des « prémices », ou « primeurs », dont la nature respective légèrement différente n’empêche pas qu’ils soient les deux aspects complémentaires d’une même réalité quasi sacramentelle.

En méditant, il y a quelques années, sur la transformation sublime et stupéfiante, qu’avait faite Jésus, des institutions vétérotestamentaires au cours de son repas eucharistique[10], j’avais entrevu la portée, insoupçonnée jusque là, qu’elles avaient, en réalité. J’avais compris également que Paul, une fois de plus, nous donnait la clé de tout le mystère, en s’écriant : « Or, si les prémices sont saintes, toute la pâte aussi » (Rm 11, 16), et en affirmant péremptoirement, à propos des juifs qui n’avaient pas cru :

Ennemis, il est vrai, par référence à l’Évangile, à cause de vous, ils sont, par référence à l’élection, chéris à cause de leurs pères. (Rm 11, 28).

Tout se passe comme si les fils étaient inclus dans la bénédiction des Pères. Il convient de préciser, cependant, que l’inclusion des fils dans l’élection des Pères ne concerne que les vrais fils d’Abraham, comme le déclare nettement Jésus (Jn 8, 33ss) : « Si vous étiez les enfants d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham » (v. 39). Or les Pères ont été trouvés fidèles justement parce qu’ils ont cru, contre toute apparence, à la réalisation des promesses de Dieu. Dans son enseignement, Jésus insiste sans cesse sur la nécessité absolue de la foi. Paul y revient très fréquemment et exalte surtout la foi d’Abraham, qu’il pose en modèle (Rm 4, cf. Ga 3). Quant à l’auteur de l’Épître aux Hébreux, dans son « éloge des Pères » – qui rappelle quelque peu celui du Livre de Ben Sira (ch. 44 et suivants) –, il compose un véritable hymne à la foi, qui repose sur l’exemple des ancêtres illustres (He 11).

Mais qu’arrive-t-il si les descendants de ces Pères – prémices-primeurs –, déchoient de l’exemple reçu ? Michée nous l’expose, en des termes prophétiques et extraordinairement consonants, nous allons le voir, avec l’épisode évangélique du figuier desséché :

Malheur à moi ! Je suis devenu comme un moissonneur en été, comme un grappilleur aux vendanges : plus une grappe à manger, pas une prime figue que désire mon âme ! Les fidèles ont disparu du pays : pas un juste parmi les gens ! Tous sont aux aguets pour verser le sang, ils traquent chacun son frère au filet. Pour faire le mal leurs mains sont habiles : le prince exige, le juge juge pour un cadeau, le grand prononce suivant son bon plaisir. Parmi eux le meilleur est comme une ronce, le plus juste comme une haie d’épines. Aujourd’hui arrive du Nord leur épreuve; c’est l’instant de leur confusion. Ne vous fiez pas au prochain, n’ayez point confiance en l’ami ; devant celle qui partage ta couche, garde-toi d’ouvrir la bouche. Car le fils insulte le père, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère, chacun a pour ennemis les gens de sa maison. Mais moi je regarde vers l’Éternel, j’espère dans le Dieu qui me sauvera ; mon Dieu m’entendra. (Mi 7, 1-7).

Examinons à présent les passages mis en italiques. Tout d’abord, on constate que l’expression « prime figue » se traduirait mieux, mot à mot, par primeur, tout simplement. C’est toujours le mot hébreu, déjà rencontré ci-dessus : bikkurah. Les dictionnaires hébraïques spécialisés dans le vocabulaire biblique nous apprennent que le figuier, contrairement aux autres arbres fruitiers, donne des fruits durant tout l’été et non en une seule fois. Ce que confirme l’expérience. De ce fait, le figuier constituait, dans les sociétés agraires primitives, l’arbre idéal pour rassasier sa faim ou sa gourmandise, car, quelle que fût l’époque de l’été où l’on se trouvait, on avait toujours des chances de trouver une figue sur le figuier, même si, quelque temps auparavant, quelqu’un l’avait littéralement pillé. Toutefois, les dictionnaires justifient l’emploi du terme bikkurah-primeur dans le contexte ci-dessus et d’autres parallèles, par l’explication suivante : les figues qui mûrissent les premières sont les plus recherchées et sont appelées bikkurot.

La racine verbale B.K.R., à partir de laquelle est formé le substantif bikkurah, signifie « sortir en jaillissant ». Or, c’est de la même racine que provient le mot aîné, bekhor en hébreu. Ce qui nous invite à nous pencher sur l’institution biblique du droit d’aînesse. Un spécialiste écrit :

Parmi les fils, le premier-né jouissait de certaines prérogatives. Du vivant de son père, il avait la préséance sur ses frères, Gn 43, 33. À la mort de son père, il recevait une double part d’héritage, Dt 21, 17, et devenait le chef de la famille. Dans le cas de deux jumeaux, l’aîné était celui qui voyait le premier la lumière, Gn 25, 24-26; 38, 27-30 : bien qu’on ait vu d’abord la main de Zérah, c’est Pérèç qui est l’aîné, cf. 1 Ch. 2, 4, parce qu’il est sorti le premier du sein maternel. L’aîné pouvait perdre son droit de primogéniture, en châtiment d’une faute grave, ainsi Ruben après son inceste, Gn 35, 22; cf. 49, 3-4 et 1 Ch. 5, 1, ou il pouvait en faire l’abandon, ainsi Esaü vendant son droit d’aînesse à Jacob, Gn 25, 29-34. Mais la loi protégeait l’aîné contre un choix arbitraire du père, Dt 21, 15-17. Cependant, un thème revient souvent dans l’Ancien Testament, celui du cadet qui supplante son aîné. En dehors des cas de Jacob et d’Esaü, de Pérèç et de Zérah, qui viennent d’être rappelés, on peut en citer beaucoup d’autres : Isaac hérite, et pas Ismaël, Joseph est le préféré de son père, Éphraïm passe avant Manassé, David, le dernier-né, est choisi entre tous ses frères et il transmet la royauté à son plus jeune fils, Salomon. On a voulu voir, dans ces faits, l’indication d’une coutume contraire au droit d’aînesse, celle de l’ultimogéniture,   qui   apparaît   chez   certains   peuples   : l’héritage et les droits du père passent à son dernier-né. Mais ces cas, qui sortent de la loi commune, manifestent plutôt le conflit entre la coutume juridique et le sentiment qui inclinait le cœur du père vers l’enfant de ses vieux jours, cf. Gn 37, 3; 44, 20. Surtout, la Bible marque explicitement qu’ils expriment la gratuité des choix de Dieu, qui avait agréé l’offrande d’Abel et rejeté celle de Caïn son aîné, Gn 4, 4-5, qui a « aimé Jacob et haï Esaü », Ml 1, 2-3; Rm 9, 13; cf. Gn 25, 23, qui a désigné David, 1 S 16, 12, qui a donné la royauté à Salomon, 1 R 2, 15. À titre de prémices du mariage, les premiers-nés appartenaient à Dieu mais, à la différence des premiers-nés du troupeau qui étaient immolés, ceux de l’homme étaient rachetés, Ex 13, 12; 15; 22, 28; 34, 20, car le Dieu d’Israël abhorrait les sacrifices d’enfants, Lv 20, 2-5, etc., et cf. le sacrifice d’Isaac, Gn 22. Les Lévites étaient consacrés à Dieu comme les substituts des premiers-nés du peuple, Nb 3, 12-13; 8, 16-18[11].

Avant de revenir au thème du rejet de l’aîné, au profit du cadet, évoquons un autre texte éclairant, à propos de l’aîné :

Ruben, tu es mon premier-né (bekhori), ma force et les prémices (reshit) de ma vigueur (Gn 49, 3).

Ce passage est intéressant pour les thèmes que nous avons examinés plus haut, à savoir, « prémices » et « primeurs ». En effet, les deux thèmes-clé y figurent : reshit (début, origine), et bekhor (aîné), ce qui semble confirmer qu’ils connotent, l’un comme l’autre, la même réalité sous-jacente.

À la lumière du survol des textes, effectué par le spécialiste cité plus haut, et à celle de Gn 49, 3, cité ci-dessus, nous commençons à entrevoir ce qu’est réellement l’aînesse, ou – si l’on préfère – la primogéniture, dans le dessein de Dieu. En effet, Israël, le Peuple de Dieu, est appelé par lui, à deux reprises dans l’Écriture, « mon premier-né » (bekhori), en tant que constituant tout le peuple d’Israël, cf. Ex 4, 22 : « Ainsi parle l’éternel: mon fils premier-né, c’est Israël » ; c’est aussi le cas du royaume d’Éphraïm, constitué des dix tribus Israélites détentrices du droit d’aînesse en tant que descendantes de leur ancêtre éponyme, Éphraïm, à qui Jacob, dans une étrange bénédiction antérieure à celle des douze patriarches, avait conféré le droit d’aînesse (Genèse, Ch. 48). De fait, nous lisons en Jr 31, 9 : « Car je suis un père pour Israël et Éphraïm est mon premier-né ».

En fait, les prérogatives de l’aîné, en l’occurrence, Éphraïm, c’est-à-dire les dix tribus, constitueront, pour le peuple d’Israël, un problème insoluble lorsque le royaume du Nord se séparera de la Maison de Juda, suite au schisme fomenté par Jéroboam (1 R 12). En effet, les schismatiques rejetteront la royauté héréditaire instaurée par Dieu et réservée à la Maison de David, elle-même issue de la Maison de Juda. Cette tribu pouvait s’enorgueillir de la bénédiction royale, inattaquable, de Jacob :

Juda, toi, tes frères te loueront, ta main est sur la nuque de tes ennemis et les fils de ton père s’inclineront devant toi (…) Le sceptre ne s’éloignera pas de Juda, ni le bâton de chef d’entre ses pieds… (Gn 49, 8-10).

Cet écartèlement entre le droit d’aînesse (qui faisait de Joseph-Éphraïm le chef incontestable de l’Israël du nord : les dix tribus) et la royauté conférée à un membre de la tribu de Juda, ne pouvait qu’aboutir à un schisme. De fait, selon toutes les apparences, seul le droit d’aînesse était voulu par Dieu et conférait le privilège de la judicature et de la direction du clan. L’intrusion de la royauté, arrachée comme « de force » à Dieu (cf. 1 S ch. 8 ; 12, 17-19 ; Os 13, 11), introduisit une dualité, un pouvoir bicéphale : chacune des deux « têtes » réclamant pour elle la suprématie, en se référant à sa bénédiction patriarcale propre. C’est ce qui se produisit lors de la querelle entre Juda et Israël, pour savoir lequel des deux principaux groupes tribaux, introniserait le roi David:

Le roi continua vers Gilgal et Kimhân continua avec lui. Tout le peuple de Juda accompagnait le roi, et aussi la moitié du peuple d’Israël. Et voici que tous les hommes d’Israël vinrent auprès du roi et lui dirent : « Pourquoi nos frères, les hommes de Juda, t’ont-ils enlevé et ont-ils fait passer le Jourdain au roi et à sa famille et à tous les hommes de David avec lui ? » Tous les hommes de Juda répondirent aux hommes d’Israël : « C’est que le roi m’est plus apparenté ! Pourquoi t’irriter à ce propos ? Avons-nous mangé aux dépens du roi ou nous a-t-il apporté quelque portion ? » Les hommes d’Israël répliquèrent aux hommes de Juda et dirent : « J’ai dix parts sur le roi et, de plus, je suis ton aîné(3), pourquoi m’as-tu méprisé ? N’ai-je pas parlé le premier de faire revenir mon roi ? » Mais les propos des hommes de Juda furent plus violents que ceux des hommes d’Israël (2 S 19, 41-44).

Faute d’avoir saisi ce fil scripturaire ténu, caché « aux sages et aux intelligents », beaucoup de « scribes » et de « docteurs de la Loi » chrétiens n’ont vu, dans la rivalité entre les deux royaumes du « tout Israël »[12], qu’une donnée politico-ethnique, voire socio-économique !

Or, si l’on en croit le mystère exposé dans ces pages et ailleurs, ce schisme s’est reproduit, de manière apocatastatique, en l’espèce des deux parties actuelles du peuple de Dieu : les juifs (= Juda) et les chrétiens (= Éphraïm). Il correspond, en effet, prophétiquement, à ce qui est arrivé, après la mort de Jésus (fils de David). Le Royaume a été enlevé à Juda (= juifs), par suite du péché de leurs chefs (= celui de Salomon).

Cependant, rappelons-nous l’antitype. Ayant décidé d’ôter le royaume à Salomon, Dieu lui précise :

Encore ne lui arracherai-je pas tout le royaume : je laisserai une tribu à ton fils, en considération de mon serviteur David et de Jérusalem, que j’ai choisie (1 R 11, 13).

Et, à Jéroboam, l’usurpateur suscité par Dieu, Il dit, par la bouche d’Ahiyya, (4) le Prophète :

Je te donnerai le royaume, c’est-à-dire les dix tribus. Pourtant je laisserai à son fils (celui de Salomon) une tribu, pour que mon serviteur David ait toujours une lampe devant moi, à Jérusalem, la ville que j’ai choisie pour y placer mon Nom (…) Je te donnerai Israël et j’humilierai la descendance de David, à cause de cela, cependant pas pour toujours (1 R 11, 35-39).

L’aspect apocatastatique de ce mystère est tellement frappant, que l’on peut, avec les yeux de la foi, en voir l’écho, plusieurs décennies après la mort de Jésus. En effet, les juifs restés incrédules à l’égard de la foi chrétienne (Juda), persécutent les chrétiens (Éphraïm). Saul en est la preuve; avant de devenir Paul par sa conversion, il « approuve le meurtre » d’Étienne (Ac 8, 1). Pire,

ne respirant toujours que menaces et carnage à l’égard des disciples du Seigneur, il alla trouver le grand prêtre et lui demanda des lettres pour les synagogues de Damas, afin que, s’il s’y trouvait quelques adeptes de la Voie, hommes ou femmes, il les amenât enchaînés à Jérusalem (Ac. 9, 1-2).

Et, à en croire certains spécialistes, une lettre de Bar Kochba, le faux messie juif des années 130 de notre ère, semblait bien viser les chrétiens, quand il menaçait ceux qui refusaient de s’associer à la dernière révolte juive contre Rome, et qu’il appelait « Galiléens » – la Galilée étant, à l’époque des tribus, un territoire de l’ancien Israël du Nord.

En précipitant ce processus historique antagoniste, la prédication paulinienne – qui dissociait vigoureusement la foi au Christ de l’obligation de se soumettre aux observances de la Loi juive – occasionna un schisme religieux radical, comme une réitération tardive du schisme des tribus sous Jéroboam (1 R, 11, 29-39 ; 12, 1-19). À la faveur de la ruine du Temple, en 70, puis de la déjudaïsation massive de la Palestine, après 135, le christianisme juif fera définitivement sécession du tronc originel, entraînant derrière lui l’immense masse des « goyim », ou « gentils », c’est-à-dire des croyants issus des nations et greffés sur le tronc juif par la médiation du Christ. Hélas, comme dans le cas du schisme entre Juda et Éphraïm, ce dernier en viendra à persécuter son aîné. La belle unité, réalisée sacramentellement en Jésus (Ep 2, 11 sq.), devint vite lettre morte, dans les faits, et la coexistence fraternelle de la première génération apostolique (Ac 2, 37-47) ne tarda pas à céder la place à une rivalité, puis à une inimitié radicales, que cimentera définitivement l’alliance historique postérieure, initiée sous Constantin, au quatrième siècle de notre ère, entre la chrétienté (constituée alors, en majorité, de non-juifs) et l’Empire Romain.


Si les chrétiens s’enorgueillissent…

J’ai évoqué, plus haut, à propos de la parabole du figuier desséché, la précision qu’apporte l’Évangile de Marc : « ce n’était pas la saison des figues » (Mc 11, 13). Je ne suivrai pas les commentateurs qui affirment que cet évangéliste n’avait pas compris le sens spirituel de l’épisode. Je ne ferai pas miennes non plus d’autres considérations textuelles ou historiques visant à escamoter la portée prophétique du texte. En effet, quiconque croit à l’inspiration des Écritures, telles qu’elles ont été transmises et gardées « en dépôt » par la Tradition vivante du judaïsme, pour l’Ancien Testament, et par celle de l’Église, pour le Nouveau, verra, dans cette « variante », une indication précieuse de l’Esprit Saint. Et c’est la suivante : quand Jésus s’est approché du figuier juif, ce n’était pas encore la saison des fruits, le temps de la moisson, la fin des temps.

Et en effet, la méditation de la charge apocatastatique de cette geste et de sa portée eschatologique amène à la découverte des signes du temps de l’accomplissement plénier de ce que recèle cet événement profondément signifiant. Ce qui est arrivé à l’arbre juif, arrivera aux branches chrétiennes si les fidèles du Christ font preuve de la même incrédulité que les juifs du temps du Christ lorsqu’ils seront confrontés à une épreuve analogue.

Examinons à nouveau, la citation de Mi 7, 1 sq., déjà évoquée :

Malheur à moi ! Je suis devenu comme un moissonneur en été, comme un grappilleur aux vendanges : plus une grappe à manger, pas une prime figue que désire mon âme ! Les fidèles ont disparu du pays : pas un juste parmi les gens ! […] Car le fils insulte le père, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère, chacun a pour ennemis les gens de sa maison

Continuons d’en commenter les passages mis en italiques.

Les fidèles ont disparu du pays (Mi 7, 2).

Jésus pensait peut-être à ce passage lorsqu’il soupirait :

Le Fils de l’Homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? (Lc 18, 8).

Et nul doute qu’était présente à son esprit cette prophétie de Michée,

Car le fils insulte le père, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre la belle-mère, chacun a pour ennemis les gens de sa maison… (Mi 7, 6).

lorsqu’il déclarait :

N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa famille. (Mt 10, 34-35).

À ce propos, la tradition rabbinique surprend, une fois de plus, par sa consonance tant avec l’Ancien Testament – ce qui est normal – qu’avec le Nouveau Testament, ce qui est plus extraordinaire. Nous lisons, en effet, dans le Talmud de Babylone :

Il a été enseigné : Rabbi Nehoraï dit : lors de la génération où viendra le Fils de David, les jeunes feront « pâlir » les personnes âgées, en leur manquant de respect, et ce seront les personnes âgées qui se lèveront devant les jeunes. La fille se dressera contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère, le visage des gens sera comme le visage des chiens, le fils n’aura aucune honte en face de son père. (Traité Sanhédrin 97, a).

À ce stade, un retour à l’Ancien Testament s’avère instructif. On y trouve plusieurs passages qui s’avèrent extrêmement consonants avec le thème de la visite eschatologique de Dieu, avant même l’établissement du royaume( messianique sur la terre. Voici d’abord ce qu’on peut lire dans les Psaumes 12 et 14 :

Sauve, éternel ! Il n’y a plus d’homme fervent. Les fidèles ont disparu d’entre les fils d’Adam. On ne fait que mentir chacun à son prochain, lèvres trompeuses, langage d’un cœur double. Que l’éternel retranche toute lèvre trompeuse, la langue qui fait de grandes phrases, ceux qui disent : La langue est notre fort, nos lèvres sont pour nous, qui serait notre maître ? À cause du malheureux qu’on dépouille, du pauvre qui gémit, maintenant je me lève, déclare l’éternel: j’assurerai le salut à ceux qui en ont soif. Les paroles de l’éternel sont des paroles sincères, argent natif, qui sort de terre, sept fois épuré ; toi, éternel, tu y veilleras. Tu le protégeras d’une telle engeance à jamais; de toutes parts les impies s’en iront, comble d’abjection chez les fils d’Adam. (Ps 12).

L’insensé a dit en son cœur : Non, plus de Dieu ! Corrompues, abominables, leurs actions ; plus un seul qui fasse le bien. Des cieux, l’éternel se penche vers les fils d’Adam, pour voir s’il en est un de sensé, un qui cherche Dieu. Tous ils sont dévoyés, ensemble pervertis. Plus un qui fasse le bien, non, plus un seul. Ne savent-ils, tous les malfaisants ? Ils mangent mon peuple, voilà le pain qu’ils mangent, ils n’invoquent pas l’éternel, là, ils seront frappés d’effroi, car Dieu est pour la race du juste : vous bafouez le projet du pauvre, mais l’éternel est son abri. Qui donnera, de Sion, le salut d’Israël ? Lorsque l’éternel donnera à son peuple ce qui lui revient[13], allégresse pour Jacob et joie pour Israël. (Ps 14).

Les phrases que j’ai mises en italiques dans ces deux psaumes, constituent le chaînon qui relie ces textes à celui de Mi 7, l sq. En effet, en Mi 7, 2, déjà cité, on nous affirme : « les fidèles ont disparu du pays », tandis qu’en Ps 12, 2, le psalmiste se plaint : « les fidèles ont disparu » ; et au Ps 14, 1 : « plus un seul qui fasse le bien ».

Il faut se souvenir que le point commun fondamental, qui a été exposé plus haut, entre la geste du figuier desséché par Jésus et son antécédent prophétique en Mi 7, 1 sq., était la colère et la déception de Dieu devant l’absence de réaction des fidèles, dans leur ensemble, face à l’explosion du mal.

Que fait alors Dieu ? Dans l’Évangile, comme « ce n’était pas encore la saison des figues » (le temps du jugement, le jour de la visite de l’éternel), mais l’année de grâce annoncée par Isaïe (Lc 4, 18-19 ; cf. Is 61, 2), Dieu se contente de dessécher le figuier, symbole du peuple juif, en attendant que « les temps soient accomplis », pour le faire « reverdir », comme on le verra plus loin. Tout autre sera son attitude, lorsque viendra le Jour du Seigneur, après l’apostasie de l’Intendant infidèle (cf. Lc 12, 45-46). Alors, il sera sans pitié à l’égard des chrétiens qui auront apostasié malgré les avertissements et l’enseignement que leur auront prodigués les « maskilim » – « ceux qui enseignent le peuple » (Dn 11, 33). Le châtiment sera d’autant plus rude, que ces chrétiens auront largement fait les gorges chaudes de la mise à l’écart temporaire des juifs et multiplié « bavardages et commérages » (Ez 36, 3) à leur détriment.

Cette période, ce jour, que nous pouvons bien appeler, à la suite d’Is 61, 2, « un jour de vengeance pour notre Dieu », un autre passage d’Isaïe nous le décrit, de façon terrifiante, en termes d’eschatologie :

Quel est donc celui-ci qui vient d’Edom, de Boçra, en habits éclatants, magnifiquement drapé dans son manteau, s’avançant dans la plénitude de sa force ? C’est moi qui parle avec justice, qui suis puissant pour vous sauver. – Pourquoi ce rouge à ton manteau, pourquoi es-tu vêtu comme celui qui foule au pressoir ? – À la cuve j’ai foulé solitaire, et des peuples pas un n’était avec moi. Alors je les ai foulés dans ma colère, je les ai piétinés dans ma fureur, leur sang a giclé sur mes habits, et j’ai taché tous mes vêtements. Car j’ai au cœur un jour de vengeance, c’est l’année de mon rachat qui vient. Je regarde : personne pour m’aider! Je suis stupéfait : personne pour me prêter main forte. Alors mon bras est venu à mon secours, c’est ma fureur qui m’a soutenu. J’ai écrasé les peuples dans ma colère, je les ai brisés dans ma fureur, et j’ai fait ruisseler à terre leur sang. (Is 63, 1-6).

On aura remarqué que les deux phrases mises en italiques, suivent le thème déjà décelé en Mi 7, 1 sq. Là non plus, il n’y aura « personne ». Dieu sera seul à accomplir le jugement.

Il en va de même en Isaïe 59, 1-21, où le motif de l’absence d’aide figure aux v. 16 sq., mis en italiques :

Non, la main de l’éternel n’est pas trop courte pour sauver, ni son oreille trop dure pour entendre. Mais ce sont vos fautes qui ont creusé un abîme entre vous et votre Dieu. Vos péchés ont fait qu’il vous cache sa face et refuse de vous entendre. Car vos mains sont souillées par le sang et vos doigts par le crime, vos lèvres ont proféré le mensonge, votre langue médite le mal. Nul n’accuse à juste titre, nul ne plaide de bonne foi. On se confie au néant, on profère la fausseté, on conçoit la peine, on enfante le mal. Ils ont fait éclore des œufs de vipère, ils tissent des toiles d’araignée. Qui mange de leurs œufs en meurt; écrasés, il en sort un serpent. Leurs toiles ne feront pas un vêtement, ils ne pourront se vêtir de leurs œuvres; leurs œuvres sont des œuvres mauvaises, les actes de violence sont dans leurs mains. Leurs pieds courent au mal ; ils ont hâte de verser le sang innocent. Leurs pensées sont des pensées mauvaises, ravage et destructions sont sur leur chemin. Ils n’ont pas connu la voie de la paix, le droit ne suit pas leurs traces, ils se font des sentiers tortueux, quiconque les suit ignore la paix. Aussi le droit reste loin de nous, la justice ne nous atteint pas. Nous attendions la lumière et voici les ténèbres, la clarté et nous marchons dans l’obscurité. Nous tâtonnons comme des aveugles cherchant un mur, comme privés d’yeux nous tâtonnons. Nous trébuchons en plein midi comme au crépuscule, parmi les bien portants nous sommes comme  des  morts.  Nous  grognons  tous  comme  des  ours, comme des colombes nous ne faisons que gémir ; nous attendons le jugement, et rien! Le salut, et il demeure loin de nous. Car nombreux sont nos crimes envers toi, nos péchés témoignent contre nous. Oui, nos crimes nous sont présents et nous reconnaissons nos fautes : nous révolter, renier l’éternel, cesser de suivre notre Dieu ; proférer violence et révolte, concevoir et méditer le mensonge. On repousse le jugement, on tient éloignée la justice, car la vérité a trébuché sur la place publique, et la droiture ne trouve point d’accès. La vérité a disparu; ceux qui s’abstiennent du mal sont dépouillés. l’éternel a vu, il a jugé mauvais qu’il n’y ait plus de jugement. Il a vu qu’il n’y avait personne, il s’est étonné que nul n’intervînt, alors son bras devint son secours, et sa justice son appui. Il a revêtu comme cuirasse, la justice, sur sa tête, le casque du salut, il a revêtu, comme tunique, des habits de vengeance, il s’est drapé de la jalousie comme d’un manteau. Selon les œuvres il rétribue, fureur pour les adversaires, châtiment pour les ennemis, aux îles il paiera leur salaire. Et l’on craindra, depuis l’Occident, le nom de l’éternel, et depuis le Levant, sa gloire, car il viendra comme un torrent resserré, chassé par le souffle de l’éternel. Alors, un rédempteur viendra à Sion, pour ceux qui se détournent de leur crime en Jacob, oracle de l’éternel. Et moi, voici mon alliance avec eux, dit l’éternel, mon esprit qui est sur toi et mes paroles que j’ai mises dans ta bouche, ne s’éloigneront pas de ta bouche, ni de la bouche de ta descendance, ni de la bouche de la descendance de ta descendance, dit l’éternel, dès maintenant et à jamais.

Il semble qu’il soit inutile d’insister davantage sur la concordance eschatologique presque parfaite de tous les textes examinés jusqu’ici, avec l’épisode mystérieux du dessèchement du figuier par Jésus, outre leur connotation de jugement apocalyptique, qui ne fait que confirmer la portée eschatologique de toute la thématique étudiée ici.

Dernière remarque concernant cette partie de l’analyse du figuier desséché, avant de passer à l’étude des implications apocatastatiques de cette geste. J’ai mis en italiques le verset 21 et dernier du chapitre 59 d’Isaïe, car cette déclaration solennelle de Dieu à son prophète me paraît constituer comme le sceau de la prophétie qu’il lui a confiée, et la garantie indubitable de son accomplissement eschatologique par le truchement du peuple juif :

Et moi, voici mon alliance avec eux, dit l’éternel : mon esprit qui est sur toi et mes paroles que j’ai mises dans ta bouche ne s’éloigneront pas de la bouche de sa descendance, ni de la bouche de la descendance de sa descendance.

L’insistance sur cette «alliance» – ou garantie prophétique – ne signifie évidemment pas que la prophétie est une fonction héréditaire. Dieu ne parle pas des enfants qui sont nés ou naîtront encore à Isaïe, mais de sa descendance selon l’Esprit, c’est-à-dire, comme dit l’Écriture,

Ceux qui aiment [Dieu] et gardent ses commandements (et son alliance) (Ex 20, 6 ; Dt 5, 10 ; 7, 9 ; Ps 103, 18 ; Ap 12, 17) ; ceux qui gardent le témoignage de Jésus, qui est l’Esprit de prophétie (Ap 19, 10).

De même que Dieu a dit par la voix du même Isaïe (déjà cité) :

…ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche, elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé l’objet de sa mission. (Is 55, 11) ;

et que Jésus a pu déclarer solennellement :

pas un i, pas un point sur l’i ne passera de la Loi, que tout ne s’accomplisse (Mt 5, 18).

Dieu veut nous manifester qu’il ne faut pas douter que ce qu’annonce Isaïe (comme bien d’autres passages prophétiques des Écritures) se réitérera comme au commencement pour un accomplissement définitif, au jour connu de Dieu seul. C’est donc à la descendance des prophètes, de relever le flambeau de la Parole de Dieu et d’être attentive aux signes des temps qui en annoncent la réalisation plénière imminente.

Je reviens au passage de Mi 7, 1 sq., cité ci-dessus, qui a engendré cet excursus :

Malheur à moi ! Je suis devenu comme un moissonneur en été, comme un grappilleur aux vendanges : plus une grappe à manger, pas une prime figue que désire mon âme !

Enrichi par les réminiscences bibliques qu’a révélées l’examen du terme bikkurah, qui conduit à approfondir la notion d’aînesse vue dans le mystère du dessein de Dieu, le croyant est mieux équipé, à présent, pour entrer dans la problématique et la symbolique divines de ce passage de Michée.

Et tout d’abord, il y a lieu de s’interroger sur le pourquoi de cette image, et sur le sens profond de ce que recouvre le symbolisme de cette figue que Dieu convoite tant. Replaçons les choses dans leur contexte. Ici, pas de doute, c’est la saison des figues. Nous sommes en été (Mi 7, 1). C’est le temps de la moisson et même des vendanges. Rappelons que ces termes sont souvent utilisés pour symboliser la Fin des temps[14] et le Jugement (cf. Mt 13, 30 sq.; Ap 14, 15, 18, etc.). De plus, comme en Os 9, 10 sq., examiné plus haut, et comme en Lc 13, 6, le thème de la Vigne et celui du Figuier sont mêlés. De fait, ils sont tous deux, avec l’olivier, les symboles végétaux privilégiés pour décrire le destin du Peuple de Dieu. Pourtant, la comparaison avec Osée nous révèle un clivage, une différence essentielle. En Osée, le Peuple d’Israël a d’abord été trouvé fidèle, à la sortie d’Égypte. Alors, les « Pères » sont comparés à une figue, bikkurah, qui donne son fruit « en sa saison », comme explicité plus haut.

Il semble donc que ce que Dieu reproche à son peuple (le figuier), en Mi 7, l sq., c’est de ne pas produire des fruits lorsqu’il vient en chercher lui-même, en personne. Or, c’est précisément ce qui arrive à Jésus dans la geste du figuier desséché ! Lorsqu’il s’approche de l’arbre, qui symbolise son Peuple, il veut y trouver le fruit qu’il attend, c’est-à-dire l’accueil, dans la foi et l’espérance, du message du Salut en lui. L’ensemble des juifs d’alors auraient dû devenir « ceux qui ont par avance espéré dans le Christ » (Ép 1, 12), comme le furent les apôtres et les premiers chrétiens juifs Ainsi, ils eussent été en mesure d’introduire le Royaume de Dieu dans la trame de l’histoire des hommes de leur temps et eussent évité la destruction de Jérusalem et la dispersion du peuple juif, comme l’avait prophétisé Ézéchiel :

J’ai cherché parmi eux quelqu’un qui construise une enceinte et qui se tienne debout sur la brèche, devant moi, pour défendre le pays et m’empêcher de le détruire et je n’ai trouvé personne. Alors, j’ai déversé sur eux ma fureur ; dans le feu de mon emportement, je les ai exterminés. J’ai fait retomber leur conduite sur leur tête, oracle du Seigneur l’éternel. (Éz 22, 30-31).

Au « je n’ai trouvé personne », d’Ézéchiel, correspond l’exclamation désolée : « les fidèles ont disparu du pays, pas un juste parmi les gens », de Michée (Mi 7, 2).

Mais il est une concordance plus manifeste encore, et qui éclaire définitivement le caractère apocatastatique et eschatologique de la « visite divine » que constituait l’avènement du Christ, venu dans la chair pour chercher du fruit sur l’arbre juif, et qui, n’en ayant pas trouvé, l’a « rendu jaloux avec un néant de peuple » (cf. Dt 32, 21), et a « laissé sa maison déserte » (cf. Mt 23, 38), jusqu’à ce que son Père « se lève pour les prendre en pitié » (cf. Is 30, 18) :

Ainsi parle l’éternel : où est la lettre de divorce de votre mère, par laquelle je l’ai répudiée ? Ou encore : auquel de mes créanciers vous ai-je vendus ? Oui, c’est pour vos fautes que vous avez été vendus, c’est pour vos crimes que j’ai répudié votre mère. Pourquoi suis-je venu sans qu’il n’y ait personne, pourquoi ai-je appelé sans que nul ne réponde ? […] Serait-ce que ma main est trop courte pour racheter, que je n’ai pas la force de délivrer ? (Is 50, 1-2).

Enfin, c’est Jésus lui-même qui se plaint de la dérobade de son peuple, au temps de sa visite[15] :

Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes… et vous n’avez pas voulu ! Voici que votre maison va vous être laissée déserte. Je vous le dis, en effet, désormais vous ne me verrez plus, jusqu’à ce que vous disiez: Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! (Mt 23, 37-39).

On touche ici du doigt la sévérité de Dieu, son côté inflexible[16]. L’Israël « selon la chair » est l’aîné. En tant que tel, il partage la responsabilité des rois et des prophètes, dont le châtiment est d’autant plus grand qu’ils sont plus haut placés, de par leur vocation et les grâces reçues (cf. Sg 6, 5-8). Le peuple juif (Juda) a donc été déchu de son rang[17], au profit des nations chrétiennes (Éphraïm), « cependant, pas pour toujours », comme l’avait dit Dieu, lors du schisme des tribus (cf. 1 R 11, 35-39), évoqué plus haut. À en croire l’Écriture et spécialement l’apôtre Paul, il se pourrait que les nations ne s’avèrent pas meilleures que le peuple juif, et qu’elles n’aient pas compris cette mise en garde du Livre de la Sagesse :

Écoutez donc, rois, et comprenez ! Instruisez-vous, juges des confins de la terre ! Prêtez l’oreille, vous qui dominez sur la multitude, qui vous enorgueillissez de foules de nations, car, c’est le Seigneur qui vous a donné la domination et le Très-Haut, le pouvoir, c’est lui qui examinera vos œuvres et scrutera vos desseins. Si donc, étant serviteurs de son royaume vous n’avez pas jugé droitement, ni observé la loi, ni suivi la volonté de Dieu, il fondra sur vous d’une manière terrifiante et rapide. Un jugement inexorable s’exerce, en effet, sur les gens haut placés ; aux petits, par pitié, on pardonne, mais les puissants seront examinés puissamment. Car le Maître de tous ne recule devant personne, la grandeur ne lui en impose pas; petits et grands, c’est lui qui les a faits et de tous il prend un soin égal, mais un examen sévère attend les forts. C’est donc à vous, souverains, que s’adressent mes paroles, pour que vous appreniez la sagesse et évitiez les fautes. (Sg 6, 1-9).

Tel est le jugement qui attend les nations chrétiennes, si elles ne « veillent » pas, et ne gardent pas leurs « lampes allumées, remplies de l’huile » (cf. Mt 25, 1 sq.) du discernement de l’Esprit. Elles devront être trouvées fidèles au temps de l’épreuve finale, sinon, « elles seront retranchées, elles aussi !… » (cf. Rm 11, 22).


Le sens de la contestation mondiale du retour d’Israël dans sa terre

La Shoah est sans aucun doute à l’origine du renoncement radical de l’Église – exprimé dans la déclaration conciliaire Nostra Ætate, 4 – aux conceptions, hostiles et méprisantes envers le peuple juif, qui avaient cours en chrétienté depuis des temps immémoriaux. À mesure que passaient les décennies postérieures à l’extermination, de nombreux chrétiens (mais pas tous) avaient pris conscience de la déréliction affreuse qui avait été celle des juifs persécutés et massacrés. Certains, comme l’abbé Journet au lendemain de la Rencontre de Seelisberg (1947), se sont clairement posé la question du pourquoi de la réserve papale face à l’horreur du sort des juifs. Le Grand Rabbin de Genève, Alexandre Safran, écrivait à ce propos :

L’Abbé Journet me fit part d’un problème religieux qui le hantait : quelle est la situation religieuse d’un croyant conscient de son devoir imprescriptible d’aider les êtres humains dans la détresse et en danger de mort, et qui pourtant ne s’acquitte pas de ce devoir comme il devait le faire, surtout en raison de la place exemplaire qu’il occupe en tant que serviteur de Dieu, en tant qu’ecclésiastique ? […][18].

Dès lors, il semble que s’avère de plus en plus plausible l’intuition de certains – dont je suis – que l’acharnement des puissances diaboliques à éliminer ce peuple de l’histoire trahit l’enjeu formidable que représente, pour l’Adversaire (cf. 2 Th 2, 4), la reconnaissance, par les Églises, de la persistance de l’alliance jadis conclue par Dieu avec lui et jamais abrogée[19]. En effet, ce premier pas vers une prise de conscience chrétienne de la remise en vigueur de la vocation spécifique du peuple juif ne fait certainement pas l’affaire de l’ange de la désunion et de la zizanie. Bien que la théologie enseigne qu’il a perdu sa puissance angélique et sa faculté de comprendre les desseins de Dieu et d’y adhérer, il reste un pur esprit doté d’une redoutable intelligence, capable de comprendre plus ou moins confusément, à la lumière obscure des Écritures et au travers des événements et des actes des hommes, ce qui va advenir à l’humanité, lors de la consommation du dessein de salut de Dieu. À cet effet, il surveille tout particulièrement le peuple juif, parce que, contrairement à nombre de ministres et de fidèles de l’Église, il sait, lui, que c’est à cause de ce peuple que son royaume de ténèbres sera détruit, aussi cherche-t-il sans cesse à le faire tuer par les hommes, comme il tenta jadis de le faire pour Jésus enfant, par la main d’Hérode, et y réussit, sur permission de Dieu, par celle de Pilate.

À ce propos, il est frappant de constater que, pour l’auteur du récit de la mise à mort des enfants de Bethléem par les soldats du roi juif, vassal de Rome, résolu à éliminer le « concurrent » royal nouveau-né, dont les Mages lui avaient révélé l’existence, ce crime est considéré comme accomplissant l’oracle du prophète Jérémie :

Une voix dans Rama s’est fait entendre, pleur et longue plainte: c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas qu’on la console, car ils ne sont plus. (Mt 2, 18).

Or, si l’on se reporte au contexte de la prophétie de Jérémie, on remarque que le texte évangélique a amputé l’oracle de Jérémie de ses deux derniers versets :

Ainsi parle L’Éternel: Cesse ta plainte, sèche tes yeux! Car il est une compensation pour ta peine – oracle de L’Éternel – ils vont revenir du pays ennemi. Il y a donc espoir pour ton avenir – oracle de L’Éternel – ils vont revenir, tes fils, dans leurs frontières. (Jr 31, 16-17).

Pour moi et, je l’espère, pour ceux et celles qui ont « fait de Jérusalem l’objet de leur joie suprême » (cf. Ps 137, 6), cet oracle est à prendre au sens littéral, comme une prophétie de l’avenir.

Selon les biblistes, il annonce le retour des juifs déportés par les Assyriens et les Chaldéens, et c’est, en effet, son contexte historique. Mais l’Esprit Saint a chargé ces textes sacrés d’un autre sens, qui ne se révélera qu’ultérieurement, au temps connu de Dieu seul. Arguer qu’en appliquant cet oracle au massacre des enfants de Bethléem, l’Évangile de Matthieu a pris, dans le texte de la prophétie, ce qui correspondait à l’événement qu’il relatait, et a laissé le reste de côté parce que sans adéquation avec son propos, c’est adopter un point de vue rationaliste qui fait fi de l’analogie de la foi et de la portée prophétique des Écritures.

Dans son encyclique sur les études bibliques, le pape Pie XII a libéré l’interprétation scripturaire de la méfiance sourcilleuse qu’elle suscitait dans les milieux théologiques ennemis de toute exégèse non traditionnelle. Il énonce, en effet:

« Il appartient […] à l’exégète de chercher à saisir religieusement et avec le plus grand soin les moindres détails sortis de la plume de l’hagiographe sous l’inspiration de l’Esprit Divin, afin d’en pénétrer plus profondément et plus pleinement la pensée. »

Il va même jusqu’à écrire, en suivant Augustin (§ 41) :

« Dieu a parsemé à dessein de difficultés les Livres Saints qu’il a inspirés lui-même, afin de nous exciter à les lire et à les scruter avec d’autant plus d’attention et pour nous exercer à l’humilité par la constatation salutaire de la capacité limitée de notre intelligence. Il n’y aurait donc rien d’étonnant si l’une ou l’autre question devait rester toujours sans réponse absolument adéquate, puisqu’il s’agit parfois de choses obscures, très éloignées de notre temps et de notre expérience, et puisque l’exégèse, elle aussi, comme toutes les sciences et les plus importantes, peut avoir ses secrets, inaccessibles à nos intelligences et rebelles à tout effort humain. »[20].

Je vais m’efforcer maintenant d’exposer, au mieux de mes possibilités, ce que j’ai pu comprendre, avec l’aide de Dieu, des modalités de « l’épreuve qui va fondre sur le monde entier pour éprouver les habitants de la terre » (Ap 3, 10). Je le ferai à la lumière de mon expérience spirituelle personnelle, mais surtout, comme l’exprime magnifiquement l’apôtre Paul, à celle de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ :

[…] révélation d’un mystère enveloppé de silence aux siècles éternels, mais aujourd’hui manifesté, et par des Écritures qui le prédisent selon l’ordre du Dieu éternel, porté à la connaissance de toutes les nations pour les amener à l’obéissance de la foi… (Rm 16, 25-26).

Selon les Traditions juive et chrétienne les plus vénérables, en effet, les oracles prophétiques s’accompliront à la lettre. En témoignent, entre autres, ces passages de ce qu’on appelle communément, en chrétienté, l’Ancien Testament :

Rien n’est tombé de toutes les bonnes choses que l’éternel a dites à la Maison d’Israël, tout s’est produit. (Jos 21, 45).

Sachez donc que rien ne tombera à terre de l’oracle que l’éternel a prononcé contre la famille d’Achab : l’éternel a fait ce qu’il avait dit par le ministère de son serviteur Élie. (2 R 10, 10).

[Paroles de Tobit à son fils Tobie] cours en Médie, parce que je crois à la parole de Dieu que Nahum a dite sur Ninive. Tout s’accomplira, tout se réalisera, de ce que les prophètes d’Israël, que Dieu a envoyés, ont annoncé contre l’Assyrie et contre Ninive ; rien ne sera retranché de leurs paroles. Tout arrivera en son temps. […] Parce que je sais et je crois, moi, que tout ce que Dieu a dit s’accomplira, cela sera, et il ne tombera pas un mot des prophéties. (Tb 14, 4).

Le Nouveau Testament exprime la même doctrine, comme l’attestent ces propos de l’ange à un Zacharie incrédule, auquel il vient d’annoncer que lui et son épouse, quoique avancés en âge, vont avoir un fils (Jean le Baptiste):

Et voici que tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, lesquelles s’accompliront en leur temps. (Lc 1, 20).

On le sait, la notion d’accomplissement des prophéties est centrale dans le Nouveau Testament[21] et de nombreux ouvrages de théologie biblique en traitent aussi abondamment que doctement. Il est d’autant plus étonnant que, sauf exceptions, les biblistes et les exégètes qualifient de « littéraliste », voire de « fondamentaliste », toute prise au sérieux de la réalisation historique des oracles qui annoncent la révolte des nations contre le rétablissement d’Israël par Dieu. En voici quelques exemples:

Maintenant, des nations nombreuses se sont assemblées contre toi. Elles disent: « Qu’on la profane et que nos yeux se repaissent de Sion! » C’est qu’elles ne connaissent pas les plans de l’éternel et qu’elles n’ont pas compris son dessein: il les a rassemblées comme les gerbes sur l’aire. Debout ! Foule, fille de Sion ! Car je rendrai tes cornes de fer, de bronze tes sabots, et tu broieras des peuples nombreux. Tu voueras à l’éternel leurs rapines, et leurs richesses au Seigneur de toute la terre. (Mi 4, 11-13).

Car, en ces jours-là, en ce temps-là, quand je rétablirai Juda et Jérusalem, je rassemblerai toutes les nations, je les ferai descendre à la Vallée de Josaphat ; là, j’entrerai en jugement avec elles au sujet d’Israël, mon peuple et mon héritage, car ils l’ont dispersé parmi les nations et ils ont divisé mon pays. (Jl 4, 1-2).

Il arrivera, en ce jour-là, que je ferai de Jérusalem une pierre à soulever pour tous les peuples, et tous ceux qui la soulèveront se blesseront grièvement. Et contre elle se rassembleront toutes les nations de la terre. […] Il arrivera, en ce jour-là, que j’entreprendrai de détruire toutes les nations qui viendront contre Jérusalem. (Za 12, 3.9).

J’assemblerai toutes les nations vers Jérusalem pour le combat ; la ville sera prise, les maisons pillées, les femmes violées; la moitié de la ville partira en exil, mais le reste du peuple ne sera pas retranché de la ville. (Za 14, 2).

En ce jour-là – oracle de l’éternel – je veux rassembler les éclopées, rallier les égarées et celles que j’ai maltraitées. Des éclopées je ferai un reste, des éloignées une nation puissante. Alors l’éternel régnera sur eux à la montagne de Sion, dès maintenant et à jamais. Et toi, Tour du Troupeau, Ophel de la fille de Sion, à toi va venir la souveraineté d’antan, la royauté de la fille de Jérusalem. […] Maintenant, des nations nombreuses se sont assemblées contre toi. Elles disent: « Qu’on la profane et que nos yeux se repaissent de Sion ! » C’est qu’elles ne connaissent pas les plans de l’éternel et qu’elles n’ont pas compris son dessein: il les a rassemblées comme les gerbes sur l’aire. Debout ! Foule, fille de Sion, car je rendrai tes cornes de fer, de bronze tes sabots, et tu broieras des peuples nombreux. Tu voueras à l’éternel leurs rapines, et leurs richesses au Seigneur de toute la terre. […] (Mi 4, 6-13).

L’esprit du Seigneur l’éternel est sur moi, car l’éternel m’a donné l’onction; il m’a envoyé porter la nouvelle aux pauvres, panser les cœurs meurtris, annoncer aux captifs la libération et aux prisonniers la délivrance, proclamer une année de grâce de la part de l’éternel et un jour de vengeance pour notre Dieu, pour consoler tous les affligés, pour mettre aux endeuillés de Sion un diadème au lieu de cendre, de l’huile de joie au lieu d’un vêtement de deuil, un manteau de fête au lieu d’un esprit abattu; et on les appellera térébinthes de justice, plantation de l’éternel pour se glorifier. Ils rebâtiront les ruines antiques, ils relèveront les restes désolés d’autrefois; ils restaureront les villes en ruines, les restes désolés des générations passées. Des étrangers se présenteront pour paître vos troupeaux, des immigrants seront vos laboureurs et vos vignerons. […] Car de même que la terre fait éclore ses germes et qu’un jardin fait germer sa semence, ainsi le Seigneur l’éternel fait germer la justice et la louange devant toutes les nations. (Is 61, 1-11).

À cause de Sion je ne me tairai pas, à cause de Jérusalem je ne me tiendrai pas en repos, jusqu’à ce que sa justice jaillisse comme une clarté, et son salut comme une torche allumée. Alors les nations verront ta justice, et tous les rois ta gloire. […] Sur tes remparts, Jérusalem, j’ai posté des veilleurs, de jour et de nuit, jamais ils ne se tairont. Vous qui vous rappelez au souvenir de l’éternel, pas de repos pour vous. Ne lui accordez pas de repos qu’il n’ait établi Jérusalem et fait d’elle une louange au milieu du pays. […] Elevez un signal pour les peuples. Voici que l’éternel se fait entendre jusqu’à l’extrémité de la terre: Dites à la fille de Sion: Voici que vient ton salut, voici avec lui sa récompense, et devant lui son salaire. On les appellera: « Le peuple saint », « les rachetés de l’éternel ». Quant à toi on t’appellera : «Recherchée», «Ville non délaissée». (Is 62, 1-12).

Et toi, (Bethléem) Ephrata, le moindre des clans de Juda, c’est de toi que me naîtra celui qui doit régner sur Israël ; ses origines remontent au temps jadis, aux jours antiques. C’est pourquoi il les abandonnera jusqu’au temps où aura enfanté celle qui doit enfanter. Alors le reste de ses frères reviendra aux enfants d’Israël. […] Alors, le reste de Jacob sera, au milieu des peuples nombreux, comme une rosée venant de l’éternel, comme des gouttes de pluie sur l’herbe, qui n’espère point en l’homme ni n’attend rien des humains. […] Avec colère, avec fureur, je tirerai vengeance des nations qui n’ont pas obéi. (Mi 5, 1-8.14). (Il est symptomatique que Rashi (1040-1105) le célèbre commentateur du texte biblique selon le sens littéral, ait écrit, à propos de Mi 5, 1 : « De toi me viendra le Messie, fils de David, car ainsi dit l’Écriture (Ps 118, 22) : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue pierre d’angle. » Sachant l’usage qu’a fait le Nouveau Testament de ce verset du Psaume 118, revendiqué par Jésus à l’appui de sa messianité (cf. Mt 21, 42, et parall.), on est tenté de soupçonner que Rashi, qui était parfaitement au fait des croyances chrétiennes, a délibérément recouru, de manière polémique, au même paralléle scripturaire pour justifier l’attente juive du Messie, que les chrétiens disent être déjà venu en la personne de Jésus, tandis que les juifs l’attendent pour la fin des temps.)

Écoutez la parole de Yahvé, vous qui tremblez à sa parole. Ils ont dit, vos frères qui vous haïssent et vous rejettent à cause de mon nom: « Que l’éternel manifeste sa gloire, et que nous soyons témoins de votre joie », mais c’est eux qui seront confondus ! Une voix, une rumeur qui vient de la ville, une voix qui vient du sanctuaire, la voix de l’éternel qui paie leur salaire à ses ennemis. Avant d’être en travail elle a enfanté, avant que viennent les douleurs elle a accouché d’un garçon. Qui a jamais entendu rien de tel ? Qui a jamais vu chose pareille ? Peut-on mettre au monde un pays en un jour ? Enfante-t-on une nation en une fois ? À peine était- elle en travail que Sion a enfanté ses fils. […] Réjouissez- vous avec Jérusalem, exultez en elle, vous tous qui l’aimez, soyez avec elle dans l’allégresse, vous tous qui avez pris le deuil sur elle, afin que vous soyez allaités et rassasiés par son sein consolateur, afin que vous suciez avec délices sa mamelle plantureuse. Car ainsi parle l’éternel : Voici que je fais couler vers elle la paix comme un fleuve, et comme un torrent débordant, la gloire des nations. […]. Car voici que l’éternel arrive dans le feu, et ses chars sont comme l’ouragan, pour assouvir avec ardeur sa colère et sa menace par des flammes de feu. Car par le feu, l’éternel fait justice, par son épée, sur toute chair ; nombreuses seront les victimes de l’éternel. (Is 66, 5-16).

[…] Car j’ai au cœur un jour de vengeance, c’est l’année de ma rédemption qui vient. Je regarde: personne pour m’aider ! Je montre mon angoisse: personne pour me soutenir! Alors mon bras est venu à mon secours, c’est ma fureur qui m’a soutenu. J’ai écrasé les peuples dans ma colère, je les ai brisés dans ma fureur, et j’ai fait ruisseler à terre leur sang. Je vais célébrer les grâces de l’éternel, les louanges de l’éternel, pour tout ce que l’éternel a accompli pour nous, pour sa grande bonté envers la maison d’Israël, pour tout ce qu’il a accompli dans sa miséricorde, pour l’abondance de ses grâces. Car il dit : « Certes, c’est mon peuple, des enfants qui ne vont pas me tromper » ; et il fut pour eux un sauveur. […] (Is 63, 1-11).

On remarque que nombreux sont les oracles qui concernent le rassemblement du peuple juif sur sa terre d’antan. Que ce regroupement soit progressif, Jérémie l’annonce mystérieusement en ces termes :

Je vous prendrai, un d’une ville, deux d’une famille, pour vous amener à Sion. (Jr 3, 14).

Au loin, souvenez-vous de l’éternel et que Jérusalem vous monte au cœur. (Jr 51, 50).

La Parole en est garante : il se produira, l’aboutissement ultime du dessein de Dieu, auquel s’opposent déjà, et s’opposeront encore plus violemment, les nations rebelles, à « l’heure de l’épreuve qui va fondre sur le monde entier pour éprouver les habitants de la terre » (Ap 3, 10) !

 

Vouloir des hommes et dessein de Dieu : l’épreuve de l’obéissance de la foi

Ce n’est certainement pas un hasard si l’ultime avatar de la haine antijuive multiséculaire est géopolitique et atteint son point culminant sur la terre même où Dieu a fait choix de ce peuple contesté, Eretz Israel, la terre d’Israël.

Les prophètes ont menacé de destruction les nations qui monteront contre ce peuple et contre Jérusalem. En effet, elles ne veulent ou ne peuvent pas comprendre qu’en persécutant l’Israël d’aujourd’hui, elles s’opposent à l’instauration du Royaume de Dieu, dont ce peuple est l’instrument messianique privilégié.

Outre les prophéties citées plus haut, le passage suivant du Deutéronome est particulièrement significatif à cet égard :

À moi la vengeance et la rétribution, pour le temps où leur pied trébuchera. Car il est proche le jour de leur ruine ; leur destin se précipite ! Car L’Eternel va faire droit à son peuple, il va prendre en pitié ses serviteurs. (Dt 32, 35-36).

Il concerne les nations dans leur ensemble, mais les chrétiens ne sont pas oubliés, comme l’annonce Paul :

Ne t’enorgueillis pas; crains plutôt. Car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, prends garde qu’il ne t’épargne pas davantage. Considère donc la bonté et l’extrême sévérité divines : extrême sévérité pour ceux qui sont tombés, et pour toi bonté, pourvu que tu demeures en cette bonté ; autrement tu seras retranché toi aussi (Rm 11, 21-22).

Nombreux sont les ministres du culte et les théologiens qui s’efforcent de minimiser la menace, voire de la nier purement et simplement, comme s’il était inconcevable que la chrétienté puisse faillir un jour[22]. Certes, les modalités de cette situation nous sont encore cachées. Il semble bien qu’il s’agisse de l’apostasie annoncée par le même Paul :

Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’homme impie, l’être perdu […] (2 Th 2, 3).

L’Écriture nous offre un paradigme d’une telle situation, dans le récit que fait le Premier Livre des Maccabées, de l’apostasie d’une partie du peuple d’Israël, au temps de l’impie Antiochus Épiphane :

En ces jours-là surgit d’Israël une génération de vauriens qui séduisirent beaucoup de personnes en disant: « Allons, faisons alliance avec les nations qui nous entourent, car depuis que nous nous sommes séparés d’elles, bien des maux nous sont advenus. » Ce discours leur parut bon. Plusieurs parmi le peuple s’empressèrent d’aller trouver le roi, qui leur donna l’autorisation d’observer les coutumes païennes. Ils construisirent donc un gymnase à Jérusalem, selon les usages des nations, se refirent des prépuces et renièrent l’alliance sainte pour s’associer aux nations. Ils se vendirent pour faire le mal. (1 M 1, 11-15).

Mais pour affirmer qu’il s’agit d’une situation à portée apocatastatique, au sens que je donne à ce terme dans le présent ouvrage et dans le précédent déjà paru, il faudrait des lumières que je n’ai pas.

Par contre, j’incline à voir dans le passage suivant du Livre des Proverbes une annonce mystérieuse de la coalition future des nations contre l’Israël reconstitué, à laquelle nul ne sera obligé de s’associer, mais qui en séduira plus d’un.

Mon fils, si des pécheurs veulent te séduire, n’y va pas ! S’ils disent : « Viens avec nous, embusquons-nous pour répandre le sang, sans raison, prenons l’affût contre l’innocent » […]. Mon fils, ne les suis pas dans leur voie, éloigne tes pas de leur sentier, car leurs pieds courent au mal, ils ont hâte de répandre le sang […]. C’est pour répandre leur propre sang qu’ils s’embusquent, contre eux-mêmes ils sont à l’affût ! (Pr 1, 10-18).

Et voici un oracle de Michée qui devrait retenir notre attention :

Avec colère, avec fureur, je tirerai vengeance des nations qui n’ont pas obéi. (Mi 5, 14).

On ne s’interroge pas assez, me semble-t-il, sur la nature de cette désobéissance des nations, qui leur vaudra d’être objet de la sanction divine. Les contextes où figurent ces oracles qui suivent ne permettent pas de les relier à des événements historiques repérables, mais leur charge eschatologique est incontestable :

Maintenant, des nations nombreuses se sont assemblées contre toi. Elles disent : « Qu’on la profane et que nos yeux se repaissent de Sion ! » […] Debout ! broie-les, fille de Sion, car je rendrai tes cornes de fer, de bronze tes sabots, et tu broieras des peuples nombreux… (Mi 4, 11-13).

C’est moi qui te viens en aide, oracle de l’éternel, celui qui te rachète, c’est le Saint d’Israël. Voici que j’ai fait de toi un traîneau à battre, tout neuf, à doubles dents. Tu écraseras les montagnes, tu les pulvériseras, les collines, tu en feras de la paille. Tu les vanneras, le vent les emportera et l’ouragan les dispersera ; pour toi, tu te réjouiras en l’éternel, tu te glorifieras dans le Saint d’Israël. (Is 41, 13-16).

Ce jour-là, le Seigneur étendra la main une seconde fois, pour racheter le reste de son peuple […]. Il dressera un signal pour les nations et rassemblera les bannis d’Israël. Il regroupera les dispersés de Juda des quatre coins de la terre. Alors cessera la jalousie d’Éphraïm, et les ennemis de Juda seront retranchés. Éphraïm ne jalousera plus Juda et Juda ne sera plus hostile à Éphraïm. Ils fondront sur le dos des Philistins à l’Occident, ensemble ils pilleront les fils de l’Orient. Edom et Moab seront soumis à leur main et les fils d’Ammon leur obéiront. (Is 11, 11-14).

Je poursuis mes ennemis et les atteins, je ne reviens pas qu’ils ne soient achevés ; je les frappe, ils ne peuvent se relever, ils tombent, ils sont sous mes pieds. Tu m’as ceint de force pour le combat, tu fais ployer sous moi mes agresseurs ; mes ennemis, tu me fais voir leur dos, ceux qui me haïssent, je les extermine. Ils crient, et pas de sauveur, vers l’Éternel, mais pas de réponse ; je les broie comme poussière au vent, je les foule comme la boue des ruelles. […] Vive l’Éternel, et béni soit mon rocher, exalté, le Dieu de mon salut, le Dieu qui me donne les vengeances et prosterne les peuples sous moi ! (Ps 18, 38-43.47-48).

Car j’ai tendu pour moi Juda, j’ai garni l’arc avec Éphraïm; je vais exciter tes fils, Sion, contre tes fils, Yavân, et je ferai de toi comme l’épée d’un vaillant. Alors l’Éternel apparaîtra au-dessus d’eux et sa flèche jaillira comme l’éclair. Le Seigneur l’Éternel sonnera de la trompe, il s’avancera dans les ouragans du sud. l’Éternel Sabaot sera leur protection, ils dévoreront, ils piétineront les pierres de fronde, ils boiront le sang comme si c’était du vin, ils en seront gorgés comme un vase à aspersions, comme les angles de l’autel. Et il les sauvera, l’Éternel leur Dieu, en ce jour-là, comme les brebis qui sont son peuple… (Za 9, 13-16).

ensemble ils seront comme des vaillants qui piétinent la boue des rues dans le combat. Ils combattront, car l’Éternel est avec eux, et ceux qui montent des chevaux seront confondus. Je rendrai vaillante la maison de Juda et victorieuse la maison de Joseph. (Za 10, 4-6).

En ce jour-là, je ferai des chefs de Juda comme un brasier allumé dans un tas de bois, comme une torche allumée dans une gerbe. Ils dévoreront à droite et à gauche tous les peuples alentour. (Za 12, 6).

La maison de Jacob sera du feu, la maison de Joseph, une flamme, la maison d’Esaü, du chaume ! Elles l’embraseront et la dévoreront, et nul ne survivra de la maison d’Ésaü : l’Éternel a parlé ! […] Ils graviront la montagne de Sion pour juger la montagne d’Esaü, et à l’Éternel sera la royauté ! (Ab 18.21).

Les païens m’ont tous entouré, au nom de l’Éternel je les sabre; ils m’ont entouré, enserré, au nom de l’Éternel je les sabre; ils m’ont entouré comme des guêpes, ils ont flambé comme feu de ronces, au nom de l’Éternel je les sabre. Ils m’ont entouré, enserré, au nom de l’Éternel je les sabre; ils m’ont entouré comme des guêpes, ils ont flambé comme feu de ronces, au nom de l’Éternel je les sabre. (Ps 118, 10-12).

Oracle de l’Éternel qui a tendu les cieux et fondé la terre, qui a formé l’esprit de l’homme au-dedans de lui. Voici que moi je fais de Jérusalem une coupe de vertige pour tous les peuples alentour. Ce sera lors du siège contre Jérusalem. Il arrivera en ce jour-là que je ferai de Jérusalem une pierre à soulever pour tous les peuples, et tous ceux qui la soulèveront se blesseront grièvement. Et contre elle se rassembleront toutes les nations de la terre. En ce jour-là – oracle de l’Éternel – je frapperai tous les chevaux de confusion, et leurs cavaliers de folie. Et je frapperai de cécité tous les peuples. Mais sur la maison de Juda j’ouvrirai les yeux. Alors, les chefs de Juda diront en leur cœur : La force pour les habitants de Jérusalem  est en l’Éternel Sabaot, leur Dieu. En ce jour-là, je ferai des chefs de Juda comme un brasier allumé dans un tas de bois, comme une torche allumée dans une gerbe. Ils dévoreront à droite et à gauche tous les peuples alentour. Et Jérusalem sera encore habitée en son lieu à Jérusalem. l’Éternel sauvera tout d’abord les tentes de Juda pour que la fierté de la maison de David et celle de l’habitant de Jérusalem ne s’exaltent aux dépens de Juda. En ce jour-là, l’Éternel protégera l’habitant de Jérusalem; celui d’entre eux qui chancelle sera comme David en ce jour-là, et la maison de David sera comme Dieu, comme l’Ange de l’Éternel devant eux. Il arrivera en ce jour-là que j’entreprendrai de détruire toutes les nations qui viendront contre Jérusalem. (Za 12, 2-9).

Le territoire de Juda deviendra la terreur de l’Égypte : chaque fois qu’on le lui rappellera, elle sera terrorisée à cause du dessein que l’Éternel Sabaot a formé contre elle. (Is 19, 17).

Selon moi, ces événements adviendront après que Dieu aura réintégré son peuple dans son intimité (Os 2, 16 et sq.), établi ses juges comme autrefois (cf. Is 1, 26), donné à Israël la royauté messianique qui lui était destinée (cf. Ac 1, 6), et restauré les 12 tribus d’Israël (cf. Is 49, 6 ; Mi 4, 8 ; Si 48, 10 ; etc.). Je reviendrai sur ce point difficile dans ma Conclusion.

Restauration d’Israël sur sa terre

C’est peut-être au discernement de ces accomplissements et des tribulations qui les accompagnent que fait allusion cet oracle de Jérémie :

Quel est l’homme sage qui comprendra ces événements, et à qui la bouche de l’éternel a parlé pour qu’il l’annonce ? (Jr 9, 11).

Pour ma part, j’ai scruté, durant des décennies, la foi chrétienne et la foi juive, leur théologie et leurs attentes eschatologiques respectives. J’ai prié :

Je suis ton serviteur. Fais-moi comprendre et je saurai tes témoignages. (Ps 119, 125).

Et j’ai été exaucé. Depuis, une certitude m’habite, que je ne me sens pas le droit de taire : la foi chrétienne et la foi juive sont les deux bois du même arbre, comme décrit dans la geste prophétique étrange d’Ézéchiel :

Et toi, fils d’homme, prends un morceau de bois et écris dessus : « Juda et les Israélites qui sont avec lui ». Prends un morceau de bois et écris dessus : « Joseph, bois d’Éphraïm et toute la Maison d’Israël qui est avec lui ». Rapproche-les l’un de l’autre pour faire un seul morceau de bois ; qu’ils ne fassent qu’un dans ta main […]. Ainsi parle le Seigneur, l’Éternel : Voici que je vais prendre le bois de Joseph qui est dans la main d’Éphraïm et les tribus d’Israël qui sont avec lui, je vais les mettre contre le bois de Juda ; j’en ferai un seul morceau de bois et ils ne seront qu’un dans ma main. (Ez 37, 15 sq.).

Mais quand, d’aventure, j’expose ces conceptions à quelque docte, il n’est pas rare qu’il objecte : Il s’agit de l’espérance, classique chez les prophètes, d’une reconstitution des douze tribus d’Israël. Ézéchiel, m’assure-t-on, parle des deux anciens royaumes : celui d’Israël, au nord (également appelé Joseph, ou Éphraïm), et celui de Juda, au sud. Pourtant, au temps d’Ézéchiel, les dix tribus du nord s’étaient fondues parmi les païens depuis cent cinquante ans et elles ne se sont jamais reconstituées. Par contre, Jésus Lui-même a assuré aux apôtres :

Vous siégerez sur douze trônes pour diriger les douze tribus d’Israël (Mt 19, 28 ; Lc 22, 30).

C’est d’ailleurs le même mystère que l’apôtre Paul expose en ces termes :

Rappelez-vous donc qu’autrefois, vous, les Goyim [non-Juifs], vous étiez sans Messie, exclus de la Cité d’Israël, étrangers aux alliances de la Promesse, n’ayant ni espérance ni Dieu en ce monde. Or voici qu’à présent, dans le Messie Jésus, vous qui, jadis, étiez loin, vous êtes devenus proches grâce au sang du Messie […], car c’est Lui qui est notre paix, Lui qui, des deux a fait un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine, cette loi des préceptes avec ses ordonnances, pour créer en sa personne les deux en un seul homme nouveau, faire la paix et les réconcilier avec Dieu, tous les deux en un seul corps, par la croix : en sa personne, il a tué la haine. Alors, il est venu proclamer la paix; paix pour vous qui étiez loin et paix pour ceux qui étaient proches ; par Lui, nous avons, en effet, tous deux, en un seul Esprit, accès auprès du Père. Vous n’êtes donc plus des étrangers, ni des hôtes, vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la Maison de Dieu. (Ep 2, 11-19).

Et comme pour balayer tout doute futur à ce sujet, l’Apôtre ajoute :

Ce mystère n’avait pas été communiqué aux hommes des temps passés comme il vient d’être révélé maintenant à ses saints apôtres et prophètes dans l’Esprit : les Goyim [non-Juifs] sont admis au même héritage, membres du même corps, bénéficiaires de la même promesse, dans le Messie Jésus, par le moyen de la Bonne Nouvelle. (Ép 3, 5 et 6).

Tout cela a été écrit il y a très longtemps, pour notre instruction (cf. 1 Co 10, 11), afin qu’aux temps de l’apocatastase (cf. Ac 3, 21), nous en comprenions toute la portée et croyions à l’accomplissement du dessein de Dieu sur « les deux familles qu’a élues l’éternel » (Jr 33, 24). L’Écriture le prophétise par l’annonce de la réunion des deux anciens royaumes : Juda et Israël (ou Ephraïm), comme dans la geste d’Ézéchiel (Éz 37, 15 sq.), évoquée ci-dessus, et elle le symbolise par deux paradigmes végétaux prégnants : celui de l’olivier et surtout celui du figuier, longuement analysé plus haut.

L’olivier

La greffe des nations chrétiennes sur l’olivier originel d’Israël (Rm 11, 17) s’est faite « à la faveur » du faux pas d’Israël, comme il est écrit :

Et si leur faux pas a fait la richesse du monde [au verset 11 : le salut des nations] et leur amoindrissement la richesse des païens, que ne fera pas leur totalité ! (Rm 11, 12).

Le trébuchement d’Israël pourrait bien présager celui des nations chrétiennes, comme il est écrit :

Considère donc la bonté et l’extrême sévérité de Dieu: extrême sévérité envers ceux qui sont tombés, et envers toi bonté (de Dieu), pourvu que tu demeures en cette bonté ; autrement tu seras retranché toi aussi. (Rm 11, 22).

Et ce passage du prophète Michée garantit le retour en grâce d’Israël :

Ne te réjouis pas à mon sujet, ô mon ennemie: si je suis tombée, je me relèverai ; si je demeure dans les ténèbres, l’éternel est ma lumière. (Mi 7, 8).


Le figuier

Nous avons vu, plus haut[23], que le desséchement du figuier par Jésus ne constituait pas une sanction, mais un signe eschatologique. Pourtant, la tradition chrétienne, elle, a fait de cet épisode un usage antijudaïque, dont quelques exemples ont été cités. Avec une joie mauvaise et un triomphalisme satisfait, ces Pères de l’Église, ces liturgistes, ces théologiens et ces catéchètes ont confondu leurs déductions apologétiques avec le dessein de Dieu, si caché dans les Écritures, qu’ils ne l’avaient pas discerné. Aussi n’ont-ils pas prêté attention à des textes tels que ceux-ci, qui donnent une tout autre signification, chargée d’espérance, à cette geste mystérieuse :

L’arbre conserve un espoir, une fois coupé, il se renouvelle encore et ses rejetons continuent de pousser. Même avec des racines qui ont vieilli en terre et une souche qui périt dans le sol, dès qu’il flaire l’eau, il bourgeonne et se fait une ramure comme un jeune plant. (Jb 14, 7-9).

C’est moi, l’éternel, qui abaisse l’arbre élevé et qui élève l’arbre abaissé, qui fais sécher l’arbre vert et fleurir l’arbre sec. Moi, l’éternel, j’ai dit et je fais. (Éz 17, 24).

À l’avenir, Jacob s’enracinera, Israël bourgeonnera et fleurira, ils couvriront de récolte la face du monde. (Is 27, 6).

Car, en effet, l’extrême sévérité de Dieu envers son élu a sa contrepartie en l’espèce d’une rétribution inouïe : le reverdissement du figuier, symbole de l’avènement des temps messianiques, destinés en priorité à Israël (cf. « le juif d’abord » de Rm 1, 16, et 2, 9). Témoin ce texte, qui clôt, précisément – et ce n’est pas un hasard ! – le discours eschatologique de Jésus :

Que le figuier vous serve de comparaison. Dès que sa ramure devient flexible et que ses feuilles poussent, vous comprenez que l’été est proche. Ainsi vous, lorsque vous verrez cela, comprenez qu’Il est proche, aux portes. (Mt 24, 32-33).

Je le dis ici, en toute liberté, voici plus de soixante ans que les chrétiens assistent à la reconstitution étonnante d’Israël, après la plus grande hécatombe de son histoire, sans comprendre, pour la majeure partie d’entre eux, que le peuple juif est rétabli et que nous sommes parvenus « aux temps où Dieu va restaurer tout ce qu’il a énoncé par la bouche de ses saints prophètes de toujours »[24].

La ramure du vénérable figuier d’Israël a reverdi ; ses feuilles (les Israéliens d’aujourd’hui) ont poussé. Plus d’un tiers des juifs du monde sont replantés sur la terre de leurs ancêtres, qu’ils font revivre, malgré la résistance des nations. C’est le lieu de citer ce passage du Psaume 71, qui illustre bien aussi le thème du reverdissement d’Israël :

Ô Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse, et jusqu’ici j’annonce tes merveilles. Or, vieilli, chargé d’années, ô Dieu, ne m’abandonne pas, que j’annonce ton bras aux âges à venir […] Toi qui m’as fait voir tant de maux et de détresses, tu reviendras me faire vivre. Tu reviendras me tirer des abîmes de la terre, tu nourriras mon grand âge, tu viendras me consoler. (Ps 71, 17-21).

Et cet oracle d’Osée appose le sceau de la prophétie eschatologique sur cette consolation promise :

Je les guérirai de leur infidélité je les aimerai de bon cœur, puisque ma colère s’est détournée de lui. Je serai comme la rosée pour Israël, il fleurira comme le lis, il enfoncera ses racines comme le chêne du Liban, ses rejetons s’étendront, il aura la splendeur de l’olivier et le parfum du Liban. Ils reviendront s’asseoir à mon ombre ils feront revivre le froment, ils feront fleurir la vigne qui aura la renommée du vin du Liban. Éphraïm qu’a-t-il encore à faire avec les idoles ? Moi, je l’exauce et le regarde. Je suis comme un cyprès verdoyant, c’est de moi que vient ton fruit. Qui est sage pour comprendre ces choses, intelligent pour les connaître ? (Os 14, 5-10).

L’histoire tragique et glorieuse du peuple juif, au cours du XXe siècle et particulièrement durant ces soixante dernières années, témoigne de l’accomplissement inéluctable des prophéties scripturaires annonçant sa restauration glorieuse, à l’initiative gratuite de Dieu, comme il est écrit :

Fais encore cette proclamation : Ainsi parle l’éternel Sabaot : mes villes abonderont encore de biens. l’éternel consolera encore Sion. Il fera encore choix de Jérusalem. (Za 1, 17).

Désobéissance et révolte des nations

Mais les nations vont refuser de croire au dessein de Dieu sur Son peuple. Depuis Amaleq – qui s’opposa jadis mortellement à Israël alors qu’il était le plus vulnérable, après sa sortie d’Égypte[25] – jusqu’à Hitler, c’est le même processus, dont l’apogée a eu lieu il y a moins de soixante-dix ans.

On a parlé du silence de Dieu durant la Shoah. Certains s’attendaient même à une revanche divine qui se traduirait par une espèce de déchaînement apocalyptique de la justice immanente ? Rien de tel n’a eu lieu. Pourtant, à en croire Isaïe, Dieu semble ne s’être contenu qu’à grand-peine :

Longtemps j’ai gardé le silence, je me taisais, je me contenais. Comme la femme qui enfante, je gémissais, je soupirais, je haletais. (Is 42, 14).

Mais il se reprend :

Je vais ravager montagnes et collines, en flétrir toute la verdure; je vais changer les torrents en terre ferme et dessécher les marécages. (Is 42, 15).

Et c’est pour s’apitoyer sur son peuple :

Je conduirai les aveugles par un chemin qu’ils ne connaissent pas, par des sentiers qu’ils ne connaissent pas je les ferai cheminer, devant eux je changerai l’obscurité en lumière et les fondrières en surface unie. […] Sourds, entendez ! Aveugles, regardez et voyez! Qui est aveugle si ce n’est mon serviteur ? Qui est sourd comme le messager que j’envoie ? Qui est aveugle comme celui dont j’avais fait mon ami et sourd comme le serviteur de L’Éternel ? Tu as vu bien des choses, sans y faire attention. Ouvrant les oreilles, tu n’entendais pas. L’Éternel a voulu, à cause de sa justice, rendre la Loi grande et magnifique, et voici un peuple pillé et dépouillé, on les a tous enfermés dans des basses-fosses, emprisonnés dans des cachots. On les a mis au pillage, et personne pour les secourir, on les a dépouillés, et personne pour demander réparation. Qui, parmi vous, prête l’oreille à cela ? Qui fait attention et comprend pour l’avenir ? (Is 42, 16-23).

Et voici la première typologie prophétique de la Shoah :

Une voix dans Rama s’est fait entendre, pleur et longue plainte: c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas qu’on la console, car ils ne sont plus. (Mt 2, 18).

Elle aura sa restauration, son apocatastase, lors de l’accomplissement eschatologique de cette prophétie de Jérémie :

Ainsi parle L’Eternel : Cesse ta plainte, sèche tes yeux ! Car il est une compensation pour ta peine – oracle de L’Éternel – ils vont revenir du pays ennemi. Il y a donc espoir pour ton avenir – oracle de L’Éternel – ils vont revenir, tes fils, dans leurs frontières. (Jr 31, 16-17).

Mais ce retour se heurtera au refus catégorique des nations, comme Dieu l’a annoncé par la bouche de ses saints prophètes, tels Michée, Joël, et Zacharie :

Maintenant, des nations nombreuses se sont assemblées contre toi. Elles disent: « Qu’on la profane et que nos yeux se repaissent de Sion ! » C’est qu’elles ne connaissent pas les plans de L’Eternel et qu’elles n’ont pas compris son dessein(33) : il les a rassemblées comme les gerbes sur l’aire. Debout ! Foule [le grain], fille de Sion ! Car je rendrai tes cornes de fer, de bronze tes sabots, et tu broieras des peuples nombreux. Tu voueras à L’Eternel leurs rapines, et leurs richesses au Seigneur de toute la terre. (Mi 4, 11-13).

Car, en ces jours-là, en ce temps-là, quand je rétablirai Juda et Jérusalem, je rassemblerai toutes les nations, je les ferai descendre à la Vallée de Josaphat ; là, j’entrerai en jugement avec elles au sujet d’Israël, mon peuple et mon héritage, car ils l’ont dispersé parmi les nations et ils ont divisé mon pays. (Jl 4, 1-2).

Il arrivera, en ce jour-là, que je ferai de Jérusalem une pierre à soulever pour tous les peuples, et tous ceux qui la soulèveront se blesseront grièvement. Et contre elle se rassembleront toutes les nations de la terre. […] Il arrivera, en ce jour-là, que j’entreprendrai de détruire toutes les nations qui viendront contre Jérusalem. (Za 12, 3.9).

J’assemblerai toutes les nations vers Jérusalem pour le combat ; la ville sera prise, les maisons pillées, les femmes violées ; la moitié de la ville partira en exil, mais le reste du peuple ne sera pas retranché de la ville. (Za 14, 2).

Il convient de se garder de considérer ces oracles comme étant, ainsi que l’affirment certains biblistes, des expressions littéraires hyperboliques des combats que ses ennemis menaient contre Israël jadis. Il faut les lire, au contraire, avec une foi totale en la capacité qu’a l’Écriture d’être, comme l’écrit Irénée de Lyon, qu’on me pardonnera de citer à nouveau,

à la fois un récit du passé, tel qu’il s’est déroulé, et une prophétie de l’avenir[26].

Le point commun des citations ci-dessus est la focalisation hostile des nations sur Jérusalem, et donc sur la terre d’Israël. Faut-il voir, dans les circonstances actuelles, et plus précisément dans le contentieux inexpiable entre Israéliens et Arabes à propos de la terre d’Israël et de Jérusalem (dans lequel ces derniers ont la faveur des nations, tandis que les Israéliens sont diabolisés en permanence), un signe et un avertissement de ce que nous approchons des temps et des événements à l’occasion desquels l’humanité se démarquera et prendra position pour ou contre le « signe de contradiction » (cf. Lc 2, 34) que constituera alors le peuple juif, en qui se rejouera le destin, à la fois sublime et tragique, de Jésus ? Ces deux passages du Nouveau Testament semblent l’annoncer, aussi analogiquement que mystérieusement :

[…] celui-ci [Jésus] constitue un motif de chute et de relèvement de beaucoup en Israël et un signe de contradiction […] en sorte que se révèlent les pensées de bien des cœurs. (Lc 2, 35).

Laissez venir le Seigneur; c’est lui qui éclairera les secrets des ténèbres et rendra manifestes les desseins des cœurs. (1 Co, 4, 5).

Dieu avait prévu, de toute éternité, que, lorsque son peuple entreprendrait de se reconstituer sur sa terre d’antan, après de terribles épreuves et une longue et douloureuse dispersion, il se heurterait au refus catégorique des nations, comme il est écrit :

Pourquoi ces nations en tumulte, ces peuples qui débitent de vaines paroles ? Les rois de la terre s’insurgent, des princes conspirent contre l’éternel et contre son Oint […]. Celui qui siège dans les cieux s’en moque, L’Éternel les tourne en dérision. Puis, dans sa colère, il leur parle, dans sa fureur, il les épouvante : c’est moi qui ai sacré mon roi, sur Sion, ma montagne sainte. J’énoncerai le décret de l’éternel : il m’a dit : Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. Demande et je te donne les nations pour héritage, pour domaine, les extrémités de la terre ; tu les briseras avec un sceptre de fer, comme vases de potier, tu les fracasseras… (Ps 2, 1-2, 4-9).

Nombreux sont les passages de l’Écriture qui résonnent des cris de détresse d’Israël, tel celui-ci, entre des dizaines d’autres :

Ô Dieu, ne reste pas muet, plus de repos, plus de silence, ô Dieu ! Voici que tes adversaires grondent, tes ennemis lèvent la tête. Contre ton peuple ils trament un complot, ils conspirent contre tes protégés, et ils disent: « Venez, retranchons-les des nations, qu’on n’ait plus souvenir du nom d’Israël ! ». (Ps 83, 2-5).

Les chrétiens lecteurs assidus de l’Écriture y sont tellement habitués, qu’ils ont, pour la plupart, intégré l’idée-force de la souffrance d’Israël aux prises avec des nations plus puissantes que lui, et qui finira par succomber, jusqu’à ce que Dieu intervienne, en définitive, pour le sauver. Pourtant, d’autres oracles prophétiques présentent ce peuple sous un aspect si différent et insolite, qu’il est comme « gommé » mentalement par le lecteur chrétien, tant l’Israël guerrier et victorieux qui y apparaît contredit le rôle de victime qui semble inhérent au destin juif. Les oracles cités en constituent des exemples parmi d’autres. Malgré leur obscurité, ils devrait sensibiliser les chrétiens à une dimension dont on parle très peu dans la catéchèse et les homélies : celle de l’affrontement final, eschatologique, entre Dieu et une humanité révoltée, événement qui rappelle au moins deux situations dont nous savons peu de choses : le déluge et la destruction de Sodome et de Gomorrhe. Pourtant, il y a une différence de taille entre ces événements de jadis et ceux de la fin, et c’est la suivante : les contemporains de ces affrontements eschatologiques devront se déterminer, choisir leur camp, en quelque sorte. Témoins ces affirmations de l’apôtre Paul :

[…] la venue de l’Impie, sera marquée, par l’influence de Satan, de toute espèce d’œuvres de puissance, de signes et de prodiges mensongers, comme de toutes les tromperies du mal, à l’adresse de ceux qui sont voués à la perdition pour n’avoir pas accueilli l’amour de la vérité qui leur aurait valu d’être sauvés. Voilà pourquoi Dieu leur envoie une influence qui les égare, qui les pousse à croire le mensonge, en sorte que soient condamnés tous ceux qui auront refusé de croire la vérité et pris parti pour le mal. (2 Th 2, 9-12).

Au témoignage des Écritures, illustré par les extraits cités, à l’approche du temps de la fin, le peuple de Dieu (je ne dis pas le peuple juif seul) sera en butte au déchaînement du mal, à propos duquel le même Paul précise :

Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’Homme impie, l’Être perdu, l’Adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu ou reçoit un culte, allant jusqu’à s’asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu. (2 Th 2, 3-4).

Si obscure que soit cette prophétie, il est indéniable qu’elle concerne l’affrontement ultime entre les forces du Bien et celles du Mal. La dimension diabolique de cette révolte est démarquée par la prétention de « l’Adversaire», qui se donne pour Dieu. Tel est bien, en effet, l’aspiration de Satan, comme en témoigne sa folle proposition à Jésus :

…le diable le prend avec lui sur une très haute montagne, lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit: «Tout cela, je te le donnerai, si, te prosternant, tu m’adores». (Mt 4, 8-9).

Pour en comprendre l’extension eschatologique, il faut lire le chapitre 13 de l’Apocalypse, dont voici quelques extraits :

Alors je vis surgir de la mer une Bête ayant sept têtes et dix cornes, sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des titres blasphématoires. La Bête que je vis ressemblait à une panthère, avec les pattes comme celles d’un ours et la gueule comme une gueule de lion ; et le Dragon lui transmit sa puissance et son trône et un pouvoir immense. L’une de ses têtes paraissait blessée à mort, mais sa plaie mortelle fut guérie ; alors, émerveillée, la terre entière suivit la Bête. On se prosterna devant le Dragon, parce qu’il avait remis le pouvoir à la Bête ; et l’on se prosterna devant la Bête en disant : « Qui égale la Bête, et qui peut lutter contre elle ? » On lui donna de proférer des paroles d’orgueil et de blasphème ; on lui donna pouvoir d’agir durant quarante-deux mois ; alors, elle se mit à proférer des blasphèmes contre Dieu, à blasphémer son nom et sa demeure, ceux qui demeurent au ciel. On lui donna de mener campagne contre les saints et de les vaincre ; on lui donna pouvoir sur toute race, peuple, langue ou nation. Et ils l’adoreront, tous les habitants de la terre, dont le nom ne se trouve pas écrit, dès l’origine du monde, dans le livre de vie de l’Agneau égorgé. […] Je vis ensuite surgir de la terre une autre Bête ; elle avait deux cornes comme un agneau, mais parlait comme un dragon. Au service de la première Bête, elle en établit partout le pouvoir, amenant la terre et ses habitants à adorer cette première Bête dont la plaie mortelle fut guérie. Elle accomplit des prodiges étonnants : jusqu’à faire descendre, aux yeux de tous, le feu du ciel sur la terre ; et, par les prodiges qu’il lui a été donné d’accomplir au service de la Bête, elle fourvoie les habitants de la terre, leur disant de dresser une image en l’honneur de cette Bête qui, frappée du glaive, a repris vie. On lui donna même d’animer l’image de la Bête pour la faire parler, et de faire en sorte que fussent mis à mort tous ceux qui n’adoreraient pas l’image de la Bête. Par ses manœuvres, tous, petits et grands, riches ou pauvres, libres et esclaves, se feront marquer sur la main droite ou sur le front, et nul ne pourra rien acheter ni vendre s’il n’est marqué au nom de la Bête ou au chiffre de son nom. (Ap 13, 1-8 ; 11-17).

 Ainsi s’éclairent d’un jour inattendu les innombrables versets bibliques violents, voire cruels, qui choquent tant les belles âmes chrétiennes parce qu’ils abondent en descriptions des combats féroces et implacables (cf., entre autres et surtout, Is 34) impliquant Dieu lui-même, mais aussi Israël luttant pour son Seigneur et soutenu par lui, comme l’illustrent les citations rassemblées plus haut.

Ainsi prend sens le contexte de la mystérieuse injonction de Jésus à ses apôtres d’avoir à s’armer pour le défendre, quitte à guérir ensuite celui qui a été blessé au cours de l’échauffourée :

Puis il leur dit: « Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni besace, ni sandales, avez-vous manqué de quelque chose ? » – « De rien », dirent-ils. Et il leur dit : « Mais maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a une besace, et que celui qui n’en a pas vende son manteau pour acheter un glaive. » […] « Seigneur, dirent-ils, il y a justement ici deux glaives ». Il leur répondit: « C’est bien ». […] Voyant ce qui allait arriver, ses compagnons lui dirent: « Seigneur, faut-il frapper du glaive ? » Et l’un d’eux frappa le serviteur du grand prêtre et lui enleva l’oreille droite. Mais Jésus prit la parole et dit: « Restez-en là ». Et, lui touchant l’oreille, il le guérit. (Lc 22, 35-38 ; 49-51).

Et s’éclaire aussi ce passage de l’Évangile de Matthieu :

N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive… (Mt 10, 34).

Et enfin, cet oracle de Joël révèle la portée apocatastatique des innombrables passages guerriers de l’Écriture, qui ne choquent que ceux qui ont fait de la Parole de Dieu la matière première apologétiquement agencée de leur argumentaire rationnel, apologétique et politiquement correct :

Publiez ceci parmi les nations : Préparez la guerre ! Appelez les braves ! Qu’ils s’avancent, qu’ils montent, tous les hommes de guerre ! De vos socs, forgez des épées, de vos serpes, des lances, que l’infirme dise : « Je suis un brave ! » Hâtez-vous et venez, toutes les nations d’alentour, et rassemblez-vous là ! éternel, fais descendre tes braves. Que les nations s’ébranlent et qu’elles montent à la Vallée de Josaphat ! Car là je siégerai pour juger toutes les nations à la ronde. Lancez la faucille : la moisson est mûre ; venez, foulez : le pressoir est comble ; les cuves débordent, tant leur méchanceté est grande ! Foules sur foules dans la Vallée de la Décision ! Car il est proche le jour de l’éternel dans la Vallée de la Décision ! Le soleil et la lune s’assombrissent, les étoiles perdent leur éclat. l’éternel rugit de Sion, de Jérusalem il fait entendre sa voix ; les cieux et la terre tremblent ! Mais l’éternel sera pour son peuple un refuge, une forteresse pour les enfants d’Israël ! Vous saurez alors que je suis l’éternel, votre Dieu, qui habite à Sion, ma montagne sainte ! Jérusalem sera un lieu saint, les étrangers n’y passeront plus ! (Jl 4, 9-17).


L’Esprit de vérité nous introduira dans la vérité tout entière (cf. Jn 16, 13)

Devons-nous déduire de tout ce qui précède qu’est proche « l’heure de l’épreuve qui va fondre sur le monde entier pour éprouver les habitants de la terre » (Ap 3, 10), ou que certains signes en sont déjà présents ?

Deux passages-clé du Nouveau Testament nous invitent à la prudence. C’est d’abord le Christ lui-même qui, sans réfuter la pertinence de l’attente de l’instauration du Royaume de Dieu sur la terre, exprimée par ses apôtres, en reporte la réalisation à un futur chronologiquement non repérable :

Étant réunis, ils l’interrogeaient ainsi : Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas donner à Israël le Royaume [qui lui est destiné] ?[27] – Il leur répondit : Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité (Ac 1, 6-7).

C’est ensuite l’apôtre Paul qui dissuade les Thessaloniciens de voir, dans certains événements frappants, le signe du surgissement imminent des temps messianiques :

Nous vous le demandons, frères, à propos de la Venue de notre Seigneur Jésus Christ et de notre rassemblement auprès de lui, ne vous laissez pas trop vite mettre hors de sens ni alarmer par des manifestations de l’Esprit, des paroles ou des lettres données comme venant de nous, et qui vous feraient penser que le jour du Seigneur est déjà là (2 Th 2, 1-2).

Suit un développement qui, malgré les détails qu’il fournit, laisse sur leur faim ceux qui veulent absolument savoir où, quand et comment ces événements se produiront :

Que personne ne vous abuse d’aucune manière. Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’Homme impie, l’Etre perdu, l’Adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu ou reçoit un culte, allant jusqu’à s’asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu. Vous vous souvenez, n’est-ce pas, que, quand j’étais encore près de vous, je vous disais cela. Et vous savez ce qui le retient maintenant, de façon qu’il ne se révèle qu’à son moment. Dès maintenant, oui, le mystère de l’impiété est à l’œuvre. Mais que seulement celui qui le retient maintenant soit enlevé, alors l’Impie se révélera, et le Seigneur le fera disparaître par le souffle de sa bouche, l’anéantira par la manifestation de sa Venue (2 Th 2, 3-8).

Et, comme il était assis sur le mont des Oliviers, les disciples s’approchèrent de lui, en particulier, et demandèrent : « Dis-nous quand cela aura lieu, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du temps [présent] ». Et Jésus leur répondit : « Prenez garde qu’on ne vous abuse. Car il en viendra beaucoup sous mon nom, qui diront : C’est moi le Christ, et ils abuseront bien des gens. Vous aurez aussi à entendre parler de guerres et de rumeurs de guerres ; voyez, gardez-vous de vous alarmer, car il faut que cela arrive, mais ce n’est pas encore la fin […] » (Mt 24, 3-6).

Quant au jour et à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, si ce n’est le Père, seul (Mt 24, 36).

Les péripéties du temps de la fin nous sont donc irrémédiablement cachées. Ce qui nous est bien connu, par contre, c’est la manière dont nous devons nous y préparer. À ce sujet, l’Évangile a multiplié les avertissements, en clair et en paraboles. Ils sont trop nombreux pour être cités ici. Je m’en tiendrai à un seul, parce qu’il pourrait bien viser les chrétiens, et plus particulièrement la hiérarchie ecclésiastique :

Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées. Soyez semblables, vous, à des gens qui attendent leur maître à son retour de noces, pour lui ouvrir dès qu’il viendra et frappera. Heureux ces serviteurs que le maître en arrivant trouvera en train de veiller ! En vérité, je vous le dis, il se ceindra, les fera mettre à table et, passant de l’un à l’autre, il les servira. Qu’il vienne à la deuxième ou à la troisième veille, s’il trouve les choses ainsi, heureux seront-ils ! Comprenez bien ceci: si le maître de maison avait su à quelle heure le voleur devait venir, il n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts, car c’est à l’heure que vous ne pensez pas que le Fils de l’homme va venir (Lc 12, 35-40).

Jusqu’ici, rien de particulièrement alarmant pour les « serviteurs » chrétiens. Pourtant, celui que Jésus a mis à la tête de son Église s’inquiète :

Pierre dit alors: « Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole, ou bien pour tout le monde ? » (Lc 12, 41).

Jésus ne répond pas à Pierre. Il continue, apparemment sur le même thème que précédemment, mais en se focalisant, à l’évidence, sur le titulaire de la fonction :

Et le Seigneur dit : « Quel est donc l’intendant fidèle, avisé, que le maître établira sur ses gens pour leur donner en temps voulu leur ration de blé ? Heureux ce serviteur, que son maître en arrivant trouvera occupé de la sorte ! En vérité, je vous le dis, il l’établira sur tous ses biens. Mais si ce serviteur dit en son cœur: Mon maître tarde à venir, et qu’il se mette à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, boire et s’enivrer, le maître de ce serviteur arrivera au jour qu’il n’attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas ; il le retranchera et lui assignera sa part parmi les infidèles. » (Lc 12, 42-46).

Mais, dira-t-on sans doute, c’est éclairer l’obscur par plus obscur encore que d’évoquer ce passage qui n’a peut-être, somme toute, qu’une fonction de mise en garde générale à l’adresse des responsables religieux, quels qu’ils soient. Certes, mais il est difficile de ne pas percevoir sa consonance eschatologique quand on le met en parallèle avec le long oracle inquiétant de Za 11, 4-17:

Ainsi parle l’Éternel mon Dieu : « Fais paître les brebis d’abattoir, celles que leurs acheteurs abattent sans être châtiés, dont leurs vendeurs disent : Béni soit l’Éternel, me voilà riche, et que les pasteurs n’épargnent point. Car je n’épargnerai plus les habitants du pays – oracle de l’Éternel ! – Mais voici que moi, je vais livrer les hommes chacun aux mains de son prochain, aux mains de son roi. Ils écraseront le pays et je ne les délivrerai pas de leurs mains. » Alors, je fis paître les brebis d’abattoir qui appartiennent aux marchands de brebis. Je pris pour moi deux bâtons, j’appelai l’un « Faveur » et l’autre, « Liens » et je fis paître les brebis. […] Alors je dis: « Je ne vous ferai plus paître. Que celle qui doit mourir meure ; que celle qui doit disparaître disparaisse, et que celles qui restent s’entre-dévorent. » Puis, je pris mon bâton « Faveur » et le mis en pièces pour rompre mon alliance, celle que j’avais conclue avec tous les peuples. Elle fut donc rompue en ce jour-là, et les marchands de brebis qui m’observaient surent que c’était là une parole de l’Éternel. Je leur dis alors : « Si cela vous semble bon, donnez-moi mon salaire, sinon n’en faites rien ». Ils pesèrent mon salaire: trente sicles d’argent. L’Éternel me dit : « Jette-le au fondeur, ce prix splendide auquel ils m’ont estimé ! » Je pris donc les 30 sicles d’argent et les jetai à la Maison de l’Éternel, pour le fondeur. Puis je mis en morceaux mon deuxième bâton « Liens », pour rompre la fraternité entre Juda et Israël. L’Éternel me dit alors : « Prends encore l’équipement d’un pasteur insensé, car voici que moi je vais susciter un pasteur dans le pays ; [la brebis] qui est perdue, il n’en aura cure, celle qui chevrote, il ne la recherchera pas, celle qui est blessée, il ne la soignera pas, celle qui est enflée, il ne la soutiendra pas, mais il dévorera la chair des bêtes grasses et arrachera même leurs sabots. Malheur au pasteur de néant qui délaisse son troupeau ! Que l’épée s’attaque à son bras et à son œil droit ! Que son bras soit tout desséché, que son œil droit soit aveuglé !

Il est notable que le Nouveau Testament a considéré le passage sur les « 30 sicles d’argent » comme une prophétie du prix de la trahison versé à Judas :

Alors Judas, qui l’avait livré, voyant qu’il avait été condamné, fut pris de remords et rapporta les 30 pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens : « J’ai péché, dit-il, en livrant un sang innocent ». Mais ils dirent: « Que nous importe ? À toi de voir ». Jetant alors les pièces dans le sanctuaire, il se retira et alla se pendre. Ayant ramassé l’argent, les grands prêtres dirent: « Il n’est pas permis de le verser au trésor, puisque c’est le prix du sang ». Après délibération, ils achetèrent avec cet argent le « champ du potier » comme lieu de sépulture pour les étrangers. Voilà pourquoi ce champ-là s’est appelé jusqu’à ce jour le « Champ du Sang ». Alors s’accomplit l’oracle de Jérémie le prophète : Et ils prirent les trente pièces d’argent, le prix du Précieux qu’ont apprécié des fils d’Israël, et ils les donnèrent pour le champ du potier, ainsi que me l’a ordonné le Seigneur (Mt 27, 3-10).

Et c’est encore Zacharie qui prophétise :

Epée, éveille-toi contre mon pasteur et contre l’homme qui m’est proche, oracle de l’éternel Sabaot. Frappe le pasteur, que soient dispersées les brebis, et je tournerai la main contre les petits (Za 13, 7).

Jésus lui-même se déclare prophétiquement désigné par cet oracle :

Alors Jésus leur dit : « Vous allez tous être scandalisés à mon sujet, cette nuit même. Il est écrit, en effet : Je frapperai le pasteur et les brebis du troupeau seront dispersées. » (Mt 26, 31 = Mc 14, 27).

Du coup, la perception, par trop bucolique, qu’ont tant de prédicateurs, d’un Jésus « Bon Pasteur », apparaît sous un jour inédit et beaucoup plus inquiétant. En effet, l’Évangile de Jean rapporte la sévère mise en garde de Jésus contre celui qui usurpe la fonction de pasteur, alors qu’il n’est, en réalité, qu’un « voleur », un « brigand », et même un meurtrier :

En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis, mais qui l’escalade par une autre voie, celui-là est un voleur et un brigand ; celui qui entre par la porte est le pasteur des brebis. Le portier lui ouvre et les brebis écoutent sa voix, et ses brebis à lui, il les appelle une à une et il les mène dehors. Quand il a fait sortir toutes celles qui sont à lui, il marche devant elles et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix. Elles ne suivront pas un étranger ; elles le fuiront au contraire, parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers. Jésus leur tint ce discours mystérieux mais eux ne comprirent pas ce dont il leur parlait. Alors Jésus dit à nouveau: En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands; mais les brebis ne les ont pas écoutés. Je suis la porte. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé; il entrera et sortira, et trouvera un pâturage. Le voleur ne vient que pour voler, égorger et faire périr… (Jn 10, 1-10a).

À ce stade, on se demandera peut-être quel enseignement peut être tiré de cette avalanche de citations, outre qu’on peut en donner une autre interprétation que la mienne. Et certes, je suis conscient du caractère exploratoire, et donc imparfait, de mon investigation et de toute tentative du même genre, comme nous en avertit l’apôtre Paul :

[…] partielle est notre science, partielle aussi notre prophétie (1 Co 13, 9).

Mais cette reconnaissance de notre impuissance à sonder les desseins de Dieu ne doit pas nous amener à professer un relativisme « distingué », et encore moins un scepticisme coupable. C’est pourquoi je propose, dans la Conclusion, une voie moyenne, qui tient compte de l’imperfection, en quelque sorte congénitale, de toute tentative humaine de discernement en ces matières difficiles, mais qui fait confiance à l’aide de l’Esprit Saint, que garantit Jésus lui-même en ces termes :

J’ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter à présent. Mais quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière ; car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu’il entendra, il le dira, et il vous dévoilera les choses à venir (Jn 16, 12-13).


  1. Je proposais alors la paraphrase alternative suivante en substituant le verbe apokathistanai au substantif apokatastasis : jusqu’aux temps où tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes produira l’intégralité de ses potentialités.
  2. L’hébreu lit : « Abraham pesa [c’est-à-dire paya] à Ephrôn l’argent… ». Il est intéressant de constater que le choix d’un verbe grec de sens différent confirme bien que la Septante est un Targum, c’est-à-dire une interprétation actualisante, et éventuellement explicitée, qui, si elle n’omet aucun des mots du texte, n’hésite pas à utiliser, en lieu et place de « peser » (terme archaïque correspondant à un mode de paiement qui n’existait plus dans la société hellénistique), le verbe apokathistanai, utilisé dans la vie courante pour les transactions, et que tous les auditeurs, ou les lecteurs pouvaient comprendre.
  3.  Gn 23, 16 (selon la Septante) : […] apekatestèsen… to argurion ho elalèsen [Abraham] […] ; à comparer  avec Ac 3, 21 : […] apokatastaseôs pantôn hôn elalèsen ho theos […].
  4. Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, Livre IV, vol. 2, Sources Chrétiennes 100, Cerf, 1965, p. 655-659.
  5. Je précise que l’édition-traduction savante sur laquelle je me base est faite sur une version arménienne (l’original grec ayant presque totalement disparu) et sur une ancienne version latine qui, elle, a subsisté.
  6. Je crois utile de retranscrire ici le résumé que fait Sénèque de cette théorie. « Bérose, traducteur de Bélus l’interprète du dieu Bêl, le prêtre de Mardouk, attribue ces révolutions aux astres, et d’une manière si affirmative, qu’il fixe l’époque de la conflagration  et  du  déluge.  “Le  globe,  dit-il,  prendra  feu quand tous les astres, qui ont maintenant des cours si divers, se réuniront sous le Cancer, et se placeront de telle sorte les uns sous les autres, qu’une ligne droite pourrait traverser tous leurs centres. Le déluge aura lieu quand toutes ces constellations  seront  rassemblées  de  même  sous  le Capricorne. Le premier de ces signes régit le solstice d’hiver ; l’autre, le solstice d’été. Leur influence à tous deux est grande, puisqu’ils déterminent les deux principaux changements de l’année”. J’admets aussi cette double cause ; car il en est plus d’une à un tel événement ; mais je crois devoir y ajouter celle que les stoïciens font intervenir dans la conflagration du monde. Que l’univers soit une âme, ou un corps gouverné par la nature, comme les arbres et les plantes, tout ce qu’il doit opérer ou subir, de son premier à son dernier jour, entre dans sa constitution, comme en un germe est enfermé tout le futur développement de l’homme. » (Sénèque, Questions naturelles, III, 29). Voir, dans Wikipedia, l’article « Apocatastase » dernière section (que j’ai rédigée) « Un autre sens du mot Apocatastase dans le Nouveau Testament », et les notes afférentes ().
  7. The Vocabulary of the Greek Testament. Illustrated from the Papyry and Other Non-Literary Sources, by James Hope Moulton and George Milligan, B. Eerdmans Publishing Company, Grand Rapids Michigan, 1930, reprint 1982. Il existe également une réédition en un volume unique, compact et de format plus modeste, sous le titre Vocabulary of the Greek Testament, J.H. Moulton and G. Milligan, Hendrickson Publishers, Peabody, MA, U.S.A, 1997.
  8. A. Méhat, « "Apocatastase" : Origène, Clément d’Alexandrie, Ac 3, 21 », in Vigiliae Christianae, Vol. X, 1956, p. 196-214.
  9. Origène, Homélie sur Jérémie, XIV, 18, Paris, Ed. du Cerf, Coll. Sources chrétiennes n° 232, 1976, p. 109-111.
  10. Voir Mon étude : « Fonction liturgique et eschatologique de l’"anamnèse" eucharistique (Lc 22, 19; 1 Co 11, 24-25). Réexamen de la question à la lumière des sources juives », in Ephemerides Liturgicæ, Rome, n° 1, janvier-février 1988, pp. 3-25.
  11. R. De Vaux, Les Institutions de l’Ancien Testament, Cerf, Paris 1967, T. I, p. 72-73.
  12. L’expression « tout Israël » revient plus de 130 fois dans l’Ancien Testament, où. elle connote le peuple dans sa totalité, c’est-à-dire les 12 tribus réunies sous l’autorité de leur roi. On la trouve également dans le Nouveau Testament, en Rm 11, 26, où elle connote tous les juifs ainsi que les nations qui ont cru dans le Messie d’Israël et ont été unies à Israël, « greffées » sur lui, pour reprendre la terminologie paulinienne.
  13. Il serait trop long et trop technique d’exposer ici les raisons de cette traduction de l’expression hébraïque šuv švut (shouv shvout), dont le sens n’a pas été élucidé de façon satisfaisante par les biblistes, à ce jour. Selon moi, elle correspond assez bien au vocabulaire grec de l’apocatastase et en particulier au verbe apokathistanai et au substantif apokatastasis ; mais ce n’est pas le lieu de développer ce point.
  14. Le jeu de mots prophétique utilise l’assonance hébraïque entre les mot qaits, été, et qets, fin.
  15. Dans mon précédent ouvrage, M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, p. 258 sq., j’ai montré que, contrairement aux apparences, ce texte et d’autres de même nature ne constituent pas un constat de faillite du peuple juif, comme l’a cru trop longtemps une chrétienté imbue de la certitude d’avoir supplanté l’Israël défaillant, et hérité, par substitution, de ses prérogatives et de sa mission spécifiques. Plaise à Dieu que la parabole des vignerons meurtriers – systématiquement opposée aux perspectives consolantes pour le peuple juif, que je prêche dans le désert depuis des décennies – ne s’applique pas, en définitive, à ceux des chrétiens qui, dans les derniers temps, feront cause commune avec les peuples venus détruire Israël, en disant : « C’est l’héritier ! Allez, tuons-le, que nous ayons son héritage ! » (Mt 21, 38).
  16. Ce que le judaïsme rabbinique appelle « midat hadin » – attribut de la justice rigoureuse, que tempère sa contrepartie dialectique, « midat harahamim » – attribut de la clémence.
  17. Ce n’est pas seulement une conception chrétienne. Rashi, le célèbre commentateur juif médiéval pensait de même, comme en témoigne ce commentaire « …Le Saint, béni soit-Il, voyant la chute d’Israël, a donné sa grandeur aux idolâtres [les chrétiens]. Et lorsque Israël se convertit et est racheté, il lui est difficile de perdre les idolâtres [les chrétiens] au profit d’Israël. » (Rashi sur T.B. Sanhedrin 98 b). Sur cette interprétation surprenante, voir M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, p. 194-195. 
  18. Voir Menahem Macina,  « Le Grand Rabbin Safran et l'abbé Journet : une leçon talmudique de repentance chrétienne », dans Sens, 1999/10, octobre 1999, pp. 421-433 ; texte en ligne (www.rivtsion.org/f/index.php?sujet_id=1444).
  19. Cette rage est dans la droite ligne du « scandale que provoque, inévitablement, le choix que fait Dieu d’un peuple particulier, pour le salut du monde », dont parle, dans son ouvrage, un spécialiste, en évoquant, avec pertinence, à ce propos, le midrash Exode Rabba, 2, 4, qui affirme que, « dès le moment où Dieu, sur le Sinaï, eut fait don de sa loi à Israël, « la haine descendit sur les idolâtres » ; voir : Michel Remaud, Chrétiens devant Israël, serviteur de Dieu, Cerf, Paris, 1983, p. 78.
  20. Divino Afflante Spiritu. Lettre encyclique de sa Sainteté le pape Pie XII sur les études bibliques (1943), § 20.
  21. Voir, p. ex. : Mt, 1, 22 ; 2, 15.17.23 ; 4, 14 ; 5, 17 ; 8, 17 ; 12, 17 ; 13, 14 ; 13, 35 ; 21, 4 ; 26, 54.56 ; 27, 9 ; Mc 14, 49 ; 15, 27 ; Lc 1, 20 ; 4, 21 ; 18, 31 ; 21, 22 ; 22, 37 ; 24, 44 ; Jn 12, 38 ; Jn 13, 18 ; 15, 25 ; 17, 12 ; 18, 9.32 ; 19, 24.28.36 ; Ac 1, 16 ; 3, 18 ; 3, 21 ; 4, 28 ; 13, 27.29.33 ; 26, 7 ; Rm 9, 28 ; 1 Co 15, 54 ; Jc 2, 23 ; Ap 17, 17 ; etc.
  22. Ils arguent en particulier de l’assurance de Jésus concernant son Église : « les portes de l’Hadès ne prévaudront pas contre elle » (Mt 16, 18). Cependant, ces paroles ne garantissent pas l’impeccabilité de l’Église, mais seulement – et c’est déjà beaucoup –, qu’après avoir subi une attaque sans précédent des puissances infernales, elle ne succombera pas, comme il est écrit : « C’est un temps de détresse pour Jacob, mais dont il sera sauvé » (Jr 30, 7).
  23. Voir « Prégnance apocatastatique de la parabole du figuier ».
  24. Cf. Ac 3, 21. J’ai donné ailleurs les raisons de cette traduction, rigoureusement fidèle au texte grec original, même si elle sort des sentiers battus. Voir, entre autres, ci-dessus : « Quand les mots manquent pour exposer le mystère – L’apocatastase ».
  25. En Ex 17, 16, il est dit que Dieu est « en guerre contre Amaleq de génération en génération » ; et en Nb 24, 20, Balaam  l’appelle « prémices des nations », et il prophétise que « sa postérité périra pour toujours. » La tradition juive considère Amaleq comme le type de tous les tyrans qui cherchent à détruire Israël. Pour ma part, sur la base de la prophétie de Balaam, je pense que c’est de son ultime avatar que prophétise Isaïe en parlant de « la horde de toutes les nations en guerre contre la montagne de Sion » (Is 29, 8). 
  26. Voir Irénée de Lyon, Traité des Hérésies, V, 28, 3.
  27. Ma traduction peut surprendre : elle s’écarte notablement de celles qu’on lit dans la plupart des bibles en langue française. Je renvoie à l’explication que j’ai donnée dans mon précédent ouvrage (voir M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, p. 248, note 293). J’y signalais aussi la consonance avec des oracles prophétiques tels que ceux-ci : « Je rétablirai tes juges comme à l’origine, tes conseillers comme au début » (Is 1, 26 = Lc 22, 30) ; « Et toi, Tour du Troupeau, Ophel de la fille de Sion, à toi va venir la souveraineté d’antan, la royauté de la fille de Jérusalem. » (Mi 4, 8) ; etc. 

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